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Domaine Delesvaux, une révolution

Bertrand Rougier

Philippe Delesvaux est un vigneron discret. Pourtant, il est à l’origine du renouveau de toute une appellation : Coteaux-du-Layon, qu’il contribua à faire connaître à travers le monde grâce à des vins merveilleux, produits en ayant développé une idée de génie qu’il popularisa, et qui allait complètement modifier, plus encore que les critiques de Robert Parker, le visage de la viticulture mondiale.

Philippe Delesvaux est géologue. Ce n’est pas anodin pour comprendre le personnage. Cela signifie qu’il a choisi parmi les formations scientifiques les plus érudites, ni la plus prestigieuse, ni la plus rémunératrice, mais celle qui le passionnait vraiment, et qui seule pouvait lui donner une vision globale de la Terre. C’est pour cette raison que le jeune Philippe quitta sa Versailles natale et s’éloigna de ses célèbres jardins, pour trouver un terrain de jeu tout aussi royal, mais plus vaste : l’Anjou.

 

Il y poursuivit d’abord ses études, avant d’y travailler (à l’INRA) et de s’installer dans une petite ferme en 1978, où il élevait un troupeau d’une quarantaine de vaches et réalisait un nectar anecdotique à partir de vignes mal entretenues et mal situées. Vint alors à Philippe l’envie d’acquérir un véritable petit vignoble, où il pourrait produire une ambroisie digne d’intérêt, en suivant son seul instinct.

 

Il trouva son bonheur en 1982 à La Haie Longue, sur un petit domaine de 3 hectares (15 aujourd’hui) situé au cœur de la région désormais inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, sur une colline qui domine le confluent de la Loire et du Layon.

 

Avec l’aide de son épouse, Catherine, passionnée par toutes les cultures, de la botanique en passant par la lecture, la musique, le théâtre et le cinéma, ils commencèrent par observer méticuleusement leur terroir et à vinifier dans de (trop) vieux chais de manière traditionnelle.

 

Et la lumière fut

Puis, en 1985, après quelques investissements, les observations de Philippe le menèrent à la conclusion que sa situation géographique, dans une zone d’altitude où le brouillard est très présent, mais se retire avec les premières lueurs du soleil, laissant des feuilles humides (qui sont séchées par un vent prenant de la vitesse pour s’extraire de la vallée), réunissait les trois conditions nécessaires (chaleur, humidité et vent) à l’apparition du botrytis.

 

Il décida alors, dans l’espoir de récolter en octobre un maximum de baies saines atteintes de la fameuse pourriture noble, de vendanger à la main en réalisant plusieurs passages successifs dans les rangs, prolongeant incidemment considérablement la durée des récoltes (de plusieurs semaines), afin de ne cueillir que des raisins pleinement mâtures à chaque passage. Lors du dernier tri, il obtint des baies possédant un potentiel alcoolique de 16.5°, ce qui était exceptionnel à l’époque et ne passa pas inaperçu.

 

Philippe Delesvaux contribua ainsi, sans le savoir, mais de manière décisive, à populariser  les vendanges par tris successifs. Cette technique est désormais usitée dans le monde entier pour produire tous les plus grands vins de la planète, et pas uniquement des « liquoreux ».

 

Faire renaître une appellation

 

Philippe Delesvaux commença ensuite à militer pour que la désignation « Grains Nobles » soit officiellement reconnue sur l’appellation. Tel fut le cas à partir de 2002, le décret prévoyant notamment que les raisins botrytisés doivent posséder au moins 19° d’alcool potentiel (Philippe Delesvaux a déjà dépassé les 24°) et que la chaptalisation est strictement interdite, mais qu’il n’y a pas de degré d’alcool minimal à produire après la mise en bouteille pour conserver la dénomination de vin (certaines sélections de Grains Nobles du domaine affichent moins de 8°).

 

Agrandissant petit à petit son vignoble, Philippe Delesvaux souhaita évidemment être certifié en biodynamie. Il choisit même de réaliser des vins naturels, sans levures exogènes, sans enzymes, puis sans intrants, à l’exception d’un minimum de soufre. Il entoura aussi ses vignes d’un seul tenant de haies bocagères, afin de préserver la biodiversité et de limiter les apports polluants extérieurs. Désormais, en ne se départissant pas de son beau sourire, il revendique franchement réaliser : « des vins n’étant pas traficotés, où l’on ne rajoute pas de poudre de perlimpinpin ».

 

Philippe Delesvaux est en effet convaincu, et apporte la preuve à chaque millésime, que le goût du vin ne peut naturellement atteindre son originalité et devenir inimitable que par l’empreinte de son terroir et de son microclimat. Pour partager le plus largement cette idée, il a rejoint l’association : « renaissance des appellations ».

 

Pour cette même raison, Philippe et Catherine ont planté un hectare de chenin non greffé (et donc particulièrement fragile), pour retrouver le goût des vins pré-phylloxériques (cuvée Authentique). L’investissement fut très important, et ne sera rentable qu’au bout de 10 ans, si la vigne a su se préserver de son terrible prédateur.

 

Pour ses « Côteaux du Layon », en règle générale, Philippe Delesvaux effectue trois tris et réalise un vin à partir de chaque récolte. La fermentation a lieu en barriques pour les cuvées issues de raisins botrytisés, car Philippe estime qu’il s’agit du contenant idéal pour élever et surveiller ses « bébés ». Les bâtonnages sont réalisés en fonction des besoins de chaque contenant.

 

Taille courte, ébourgeonnage, vendanges en vert et éclaircissages limitent volontairement les rendements afin de concentrer les jus de chaque raisin. Le travail du sol se fait en douceur et en surface sous le cavaillon, complété par un enherbement naturel des rangs préservant faune et flore.

 

Tisanes, décoctions et préparations biodynamiques renforcent les défenses naturelles des ceps.

Le talent de Philippe et de Catherine Delesvaux est de parvenir à réaliser des vins ciselés, droits et purs, privés de fermentation malolactique pour conserver un maximum de fraîcheur due à l’acidité naturelle des raisins, alors que certains flacons possèdent plus de 350 grammes de sucre résiduel par litre.

 

Il faut donc se dépêcher de goûter les vins du domaine, car Philippe, dont les héritières sont portées vers des challenges passionnants, mais les éloignant des vignes, estime que viendra un jour l’heure de l’inventaire. Bien sûr, on a du mal à imaginer que le magicien du Layon songe à vendre son domaine. Et on ne conçoit pas de se priver d’Anthologie, un nectar définitif au point d’interdire après sa dégustation celle de n’importe quoi d’autre, qui soudain paraît fade et imprécis, même s’il s’agit de la Romanée Conti.

 

Cependant, on doit reconnaître qu’après avoir produit tant de délicieux vins de méditation, Philippe et Catherine Delesvaux mériteront amplement leur retraite, qui pourrait se dérouler sur un voilier muni du dernier cri en matière de technologie stéréo et Hifi.

 

 


Anthologie 2010 (99/100)

Coteaux du Layon – Prix : 50 à 70 € (50 cl)

Les Dieux de l’Olympe fêtent la naissance du petit Hercule, grisé par la beauté du bambin et leur propre perfection, qui se reflète dans tous les miroirs du palais de Zeus.

La robe est ambre. Le bouquet exhibe une richesse, une finesse et une puissance démesurées. Comme immunisés contre les lois de l’apesanteur, les abricots, les pêches et les raisins de Corinthe imprègnent de manière permanente d’immenses nuages de cardamome pleurant une pluie de noyaux de cerises. Le palais est pareil à un temple recouvert d’un miel épais et précieux, où une étrange magie invoque de divins jus d’ananas et de coings, qui vont faire bombance en rétro-olfaction où ils se gorgent de minéraux, de sucre roux, de tisane et d’épices à cake. La finale est magique. Des jus de fruits colossaux, séveux, donnent naissance en finale à plusieurs miracles, l’ananas s’y transforme en lavande cristallisée, puis en kaki et en thé vert. Le vin demeure à la fois épais et évanescent, sirupeux et corsé, luxuriant et sans âge, plein de fruits exotiques qui exercent un pouvoir de démiurge sur le dégustateur. Ce n’est que la quatrième fois en 30 ans que Philippe Deslesvaux réalise cette cuvée, qui est toujours un authentique chef-d’œuvre.

 

Sélection de Grains Nobles 2010 (98/100)

Coteaux du Layon – Prix : 25 à 35 € (50 cl)

C’est « Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une pomme grenade une seconde avant l’éveil », le tableau réalisé par Salvador Dali pour illustrer les théories de Sigmund Freud.

La robe est or jaune aux reflets cuivrés. Une multitude d’arômes explosent dans le bouquet. Au-dessus d’une trame minérale étonnante et particulièrement sophistiquée, tiennent en suspension d’énormes mirabelles et jaillissent de mordantes fragrances de cire, de vanille et de confiture d’abricots. Sur le palais sont alanguies, nues, de savoureuses et sensuelles pêches, reposant sur un îlot de caramel au beurre salé, lui-même isolé au milieu d’une mer de pâte de coings. La rétro-olfaction est pareille à un mirage. Il y voltige de surréalistes fragrances de citrons, de genièvre, de sucre candi et une petite pointe de safran qui attire toute l’attention. En finale, les arômes de compote de pommes éclatent pour libérer de mordants et veloutés arômes d’amandes, de citrons confits et de tartes aux fruits jaunes. Un vin hypnotique.

 

Sélection de Grains Nobles 2011 (96/100)

Coteaux du Layon – Prix : 25 à 35 € (50 cl)

Les pirates des caraïbes prennent à l’abordage un vaisseau du roi, et se bagarrent avec une énergie débordante, qui tient plus du comique que de l’art martial ou militaire.

La robe est or aux reflets d’ambre jaune. Le bouquet est intense. Il y débarque de sémillants parfums de pêches qui se querellent d’emblée avec de la frangipane, des pommes cuites et un très exotique et épicé gingembre. L’attaque est épaisse, plaisante, chaleureuse et sucrée. Il y part en tous sens des arômes de kiwi, de prunes et de pralines, qui cherchent avec assiduité les trésors cachés en rétro-olfaction : laurier, botrytis et cannelle. La finale minérale possède une endurance et une longueur spectaculaire, et se contente, mais c’est déjà bien, de compter tranquillement, les fruits de son larcin en opérant la somme des fragrances précédemment citées. Un vin qui épatera ses dégustateurs pendant longtemps.

 

Les Clos 2010 (94/100)

Coteaux du Layon St Aubin – Prix : 10 à 15 € (50 cl)

Le tamure est une danse lente et lascive, en deux temps, qui met en branle tout Tahiti, lorsque les vahinés entament leurs chorégraphies.

La robe est or gris. Dans le bouquet, les zestes d’oranges et le gingembre se frôlent avec sensualité. L’attaque est douce, exotique, pareille à un bonbon aux amandes recouvert de jus  d’ananas. La rétro-olfaction est un parquet ciré où se meuvent d’élégantes fragrances de cannelle. La finale voit du miel danser sur du pain grillé devant des fruits confits très impressionnés. Le parangon du vin de dessert.

 

Feuille d’Or 2012 (93/100)

Anjou Blanc – 10 à 15 €

Diana Damrau, un peu éméchée, sort des loges après la première du spectacle qu’elle produit et interprète sur des airs d’opéra lyrique italien.

La robe est jaune de Naples. Le pamplemousse blanc occupe toute la scène du bouquet. Sa voix porte de vibrantes notes de chèvrefeuille et d’écorces de citron jusque sur le palais. Là, un public attentif, un peu statique, de pommes et de coings, écoute raisonner les mélodies jouées par le sel et l’iode depuis la rétro-olfaction. La finale est un crescendo où ananas et zestes d’oranges montrent talent, générosité et justesse. Une intensité et une densité qui rappellent la Bourgogne.

 

Coteaux du Layon Passerillé 2013 (93/100)

Prix : 15 à 20 € (50 cl)

La robe est or jaune aux reflets ambrés. Le bouquet est mielleux, ciré, sucré, fruité. L’attaque est à la fois fraîche (menthol) et dense (miel milles fleurs, confiture d’abricots), et n’empêche pas d’admirer le zan et les exhalaisons pâtissières qui font la fête en rétro-olfaction. La finale est élégante. C’est une compote de fruits blancs au caramel au beurre salé, décorée de violettes. A boire pour lui-même, entre amis.

 

Authentique 2012 (92/100)

Anjou blanc – Prix : 18 à 22 €

Une séduisante gitane joue avec sa dextérité et ses charmes pour envoûter et détrousser tous les riches marchands de Saint-Germain-des-Près.

La robe est or pâle. Le bouquet est vif, rafraîchissant, coquin. Noix, amandes et thym s’y amusent avec de la pâte à tarte un peu pataude mais richement dotée. Sur le palais, abricots et  pêches jouent à cache-cache avec une omniprésente minéralité. La rétro-olfaction a subtilisé de nombreux noyaux et de précieuses poudres de roche. La finale est discrète, douce et cirée autour d’une sublime silhouette de pomme. Un vin tout en équilibre et séduction, cela fait partie de son charme.

 

Les Clos 2011 (90/100)

Coteaux du Layon St Aubin – Prix : 10 à 15 € (50 cl)

La robe est jaune poussin. Dans le bouquet piaillent de manière charmante de l’ananas et des abricots. Sur le palais courent en tous sens de la mangue et du citron qui, dans leur joyeuse frénésie, projettent du sucre en rétro-olfaction. Le poulailler de la finale est construit dans de confortables pêches cimentées de miel de bruyère. Une douceur qui ne devrait pas évoluer avant une décennie.

 

Authentique 2013 (89/100)

Anjou – Prix : 18 à 22 €

Cette cuvée est réalisée à partir de vignes de chenin non-greffées, franches de pied, particulièrement fragiles, qui produisent moins de 10hl/ha.

La robe est bouton d’or. Le bouquet est ravissant. La pomme y est particulièrement bien pomponnée par de la cire. En attaque, le miel dissimule d’abord assez bien la vivacité du vin, mais les jus de citron finissent par l’emporter en rétro-olfaction, où ils s’échouent sur une plage de térébenthine. Coings nappés de caramel composent une finale longue et régulière, mais un peu statique. Un vin à destiner aux apéritifs salés.

 

Feuille d’Or 2013 (87/100)

Anjou Blanc – 10 à 15 €

La robe est blé tendre. Le bouquet, composé de pommes et de cannelle est assez riche, mais également un peu vif. L’ananas sucré occupe presque tout le palais, tandis que la rétro-olfaction accueille du sel, des brises marines et du camphre. La finale est un jus de jeunes fruits jaunes. Un vin à réserver aux plats les plus gras.

 

Le Roc 2013 (86/100)

Anjou Rouge – Prix : 10 à 15 €

La robe est rubis-rouge. Le bouquet, élégamment floral, est contrarié par les parfums acides de petites baies et de feuilles de tabac. L’attaque est fraîche, vive, pleine de tannins solides s’amusant avec du poivron. Le poivre est bien installé en rétro-olfaction. La finale est ronde et acidulée. Un vin condiment, idéal avec les plus grasses charcuteries estivales.

 

La Montée de l'Epine 2013 (84/100)

Anjou Rouge – Prix 6 à 9 €

La robe est rubis. Le bouquet est fermé à double tour, laissant juste un peu de poivre et d’herbes s’échapper. La texture du vin est agréable sur le palais, soyeuse, mais seul le cassis y apparaît timidement. La rétro-olfaction est essentiellement variétale. La finale se laisse boire sans effort, mais sans génie. Un vin qui n’exprime qu’une partie de son potentiel.

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