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Economie : les Français sont-ils bien informés ?

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Alors que le chômage est au cœur des préoccupations des Français, sommes-nous réellement au fait sur les sujets économiques ? L'information est-elle accessible, de qualité et non-partisane ? Stéphane Sourmier (BFM Business), François Lenglet (France 2 et RTL) et Nicolas Doze (BFM TV et RMC) répondent. 

 

Existe-t-il une attente du grand public pour l'information économique ?

 

Stéphane Sourmier : Good Morning Business fédère près de 400.000 auditeurs. Il y a évidemment de nombreux décideurs économiques et cadres supérieurs, mais aussi un public beaucoup plus large.

 

Il y a une mécanique vertueuse : vous recevez un patron comme Gérard Mestrallet, il y a beaucoup de gens parmi les 100.000 salariés d'Engie en France qui vont regarder leur patron et découvrir un média, radicalement nouveau qui les informe d’une manière radicalement nouvelle. Je m'astreins à ne pas parler des grands sujets d'actualité pour garder notre spécificité.

 

François Lenglet : Je suis sidéré par le goût pour l'économie des gens. Beaucoup ont découvert l'économie au moment de la crise de 2008, que personne ne comprenait, surtout pas les spécialistes qui se trompent tout le temps. En 2012, l'économie a été un sujet clé de la campagne présidentielle.

 

Mais ce besoin de comprendre ne se reproduira peut-être pas en 2017. Aujourd'hui, les questions de sécurité sont très présentes à cause du terrorisme. Mais l'économie n'est pas sortie des radars. Le chômage est encore en tête des préoccupations des Français. Et, dans la course à l’Élysée, la politique économique reviendra forcément sur le devant de la scène.

 

Nicolas Doze : Le paradoxe, c’est que, d’un côté, on a des sujets qui devraient intéresser tout le monde, d’un autre, on n’arrive pas toujours à attirer l’intérêt de la majorité. Notre rôle, c'est d'informer les gens de ce qui se passe afin qu'ils puissent prendre des décisions dans leur vie quotidienne et en tant que citoyens.

 

 

Quelle est la place de l'économie dans l'information aujourd'hui ?

 

Stéphane Sourmier : Elle n’est pas sous représentée, elle est inexistante. Les grands médias traitent le plus souvent de l'actualité économique sous l'angle social. Le monde économique a l'impression d'être incompris, aussi bien les patrons du CAC 40 que ceux qui tentent de démarrer une start-up.

 

L’entrepreneuriat, la création d’entreprise, cette petite étincelle qui s’allume dans la tête de 300.000 personnes en France tous les ans, qui en parle ? Pratiquement personne à part nous. Et nous aimerions bien avoir un petit peu plus de concurrence.

 

François Lenglet : Quand Nicolas Sarkozy, alors président de la république, a choisi en 2012  d’introduire dans le panel des interviewers un journaliste spécialisé, c'était une illustration de l’importance prise par l’économie et la finance dans la politique. Et le fait que cela est suscité autant de réactions est la preuve que l'économie n'est pas encore considérée comme un sujet journalistique comme les autres.

 

Nicolas Doze : Le manque de culture économique des Français est régulièrement invoqué pour expliquer les réactions négatives de l'opinion face aux mutations de l'économie. Mais, d'un autre côté, les questions économiques et sociales ne sont pas placées au coeur de la délibération démocratique, faute d'une information de qualité sur leurs enjeux et sur les choix possibles.

 

Le journalisme politique tend à se concentrer exclusivement sur les questions tactiques, tandis que le journalisme économique est trop souvent centré sur les seules stratégies d'entreprise et les enjeux financiers qui s'y rattachent.

 

 

Comment peut-on faire de la pédagogie en économie ?

 

Stéphane Sourmier : Je vais rendre hommage à mon patron, Alain Weill. Il est le premier à avoir compris que les auditeurs qui ont quarante ans aujourd'hui ont grandi à l'époque des radios libres et qu'on ne peut plus leur parler comme il y a 20 ou 30 ans. Pour l'économie, il faut parler avec les mots de tous les jours. Il n’y a aucune raison d’employer des mots savants pour parler d’économie, absolument aucune raison. D'ailleurs, la jeune génération des entrepreneurs le fait naturellement.

 

François Lenglet : Nous essayons de transformer des sujets arides en sujets vivants, digestes et légers. Je me suis toujours efforcé d'être bon pédagogue en gardant une vision transversale de l'économie Ce qui m'intéresse le plus, c'est de trouver le truc simple dans une question compliquée.

 

Car souvent les choses les plus importantes sont les plus simples. Mais trouver ces choses simples, c'est compliqué. Car il faut aller à l'essentiel. Par exemple, en 2015, le chiffre de l'emploi marchand était le même qu'en 2001, alors que la population a augmenté de 5 millions ? Ce chiffre super simple permet d'expliquer la hausse du chômage, des impôts et de la dette ! Cela résume toute la situation française.

 

Nicolas Doze : Henry Luce, fondateur de Fortune disait : «par nécessité, j'ai découvert qu’il est plus facile de transformer un poète en journaliste économique que d’apprendre à un comptable comment écrire». Le journaliste doit avoir les compétences nécessaires pour comprendre les sujets dont il parle, mais savoir être entendu par tout le monde. Certains experts s'adressent à un cercle de 300 personnes qui maîtrisent leur sujet, cela n'a aucun intérêt.

 

 

Que répondez-vous à ceux qui objectent que les journalistes économiques sont tous libéraux ?

 

François Lenglet : Quel que soit l'interlocuteur, il me pense du camp adverse. Les gens de droite sont persuadés que les journalistes sont tous de gauche, les gens de gauche que tous les journalistes économiques sont de droite. Je préfère être critiqué de tous bords. Quand j'interviewe un politique, je joue systématiquement en contre, l'idée est de faire passer un «stress test» à leurs positions économiques.

 

A titre personnel, j'ai des analyses plutôt contrastées. Je pense qu'il faut assouplir en partie le marché du travail, mais aussi qu'il faut réguler la mondialisation, que le marché n'est pas «auto-suffisant» et qu'il ne faut pas oublier que tout devrait être fait uniquement dans l'intérêt des hommes.

 

Stéphane Sourmier : J'assume totalement un rôle d'évangélisateur de «l'économie sociale de marché». Je comprends très bien que certains voudraient qu'on parle du monde qu'ils rêvent. Moi, j'essaye d'expliquer le monde économique tel qu'il est.

 

Nicolas Doze : On entend tout : le journaliste économique écrit pour les entreprises, pour faire vendre de la publicité, pour un lectorat qu’il arrive mal à imaginer… J'ai un discours principalement axé sur l'efficacité économique, que l'on peut considérer comme libéral. Mais selon de nombreuses études, les Français eux-mêmes sont de plus en plus nombreux à ne plus croire en leur modèle social et deviennent de plus en plus libéraux.

 

 

Quelle est votre «marque de fabrique» ?

 

Stéphane Sourmier : Quand tout le monde vous réveille en douceur, ma spécificité, c'est le punch ! On raconte des vraies choses. Quand on a le choix de parler de l'histoire de cette jeune chef d'entreprise créatrice d'un bateau qui se transporte dans un gros sac et des péripéties d'un parti politique, il n'y a pas photo. Mais notre valeur ajoutée, c'est la production de contenu.

 

François Lenglet : Cela a d'abord été une manière un peu neuve d'interroger les politiques et surtout le gimmick des graphique,. Je ne m'attendais pas à ce que cela soit un tel sujet...

 

C'est un bon outil, mais il peut y en avoir beaucoup d'autres. Dans l'Angle Éco, nous intégrons des dessins animés. Et nous donnons une grande place aux reportages, aux interviews traitées en mode séquence, pour raconter une histoire. J’interviens entre les sujets pour resserrer la démonstration. Le but est d'essayer de comprendre.

 

Nicolas Doze : Je suis un chroniqueur, donc mon rôle consiste à faire passer une idée en très peu de temps. Il faut faire simple, rapide, efficace. Ne pas noyer l'auditeur sous les chiffres et les expertises et aller à l'essentiel. Et si possible, en ajoutant un peu d'humour et de distance. Selon la formule classique, «informer sérieusement sans se prendre au sérieux».

 

 

Comment devient-on spécialiste de l'information économique ?

 

Stéphane Sourmier : Je suis d'abord un journaliste. Au début des années 1990, j'étais grand reporter à Europe 1 et je couvrais les grands conflits mondiaux pour Europe 1.

 

Alain Weill m'a recruté pour le lancement de BFM TV et m'a demandé de lui rendre service en m'occupant pendant un an de la radio qui vient d'être recentrée sur l'économie Je n'avais jamais ouvert Les Echos, j'avais l'impression de faire des interviews en langues étrangères. Je comprenais un mot sur deux des réponses des gens que je recevais. Mais aujourd'hui, ça va beaucoup mieux !

 

François Lenglet : Je suis de formation littéraire, je n'ai pas de diplôme en économie mais une maîtrise en lettres modernes et une en philosophie, avec un mémoire sur Blaise Pascal.

 

Mon intérêt pour l'économie remonte à l'époque où j'ai vécu en Chine, de 1986 à 1989 : correspondant pour la presse française, notamment l'Express, j'ai été amené à traiter ces sujets, la croissance du pays étant explosive. Et je me suis spécialisé dans ce domaine passionnant, en menant des recherches qui m'ont amené à écrire plusieurs livres.

 

Nicolas Doze : Je suis journaliste de formation et j'ai toujours travaillé sur les sujets économiques, d'abord à Radio Classique, puis depuis 2001 à BFM Radio, devenu BFM Business. Mais le métier de journaliste économique s'acquiert sur le terrain. On ne devrait pas parler de journaliste économique mais de journaliste traitant d'économie

 

 

Le «data journalism» et le «fact checking» changent-ils votre métier ?

 

Stéphane Sourmier : Il faut bien faire la différence entre ce que l’on va appeler fact checking et data checking. La vérification des faits, c'est du journalisme. Mais la remise en cause systématique de l’ensemble des chiffres ou des données statistiques qui sont apportés dans le débat public est compliquée.

 

C’est à ce sujet que je mène un petit combat pour dire deux choses : cette pratique est une nouvelle forme de cache-sexe idéologique - vous remarquerez que ce sont systématiquement les chiffres qui sont remis en cause - et c’est une captation du débat public sur des éléments anecdotiques. Et surtout, ce qui coûte cher, c'est d'enquêter, de faire des reportages. Il ne faut pas que les rédactions cèdent à la tentation de faire des «coups» à base de fact cheking, ce qui ne veut rien dire.

 

François Lenglet : Je dirais que je pratique naturellement une forme un peu primitive de data journalism. Depuis que les données sont accessibles sur Internet, ça change la vie. Ma bible, ce sont les chiffres de l’OCDE que je peux avoir en ligne au lieu d’aller fouiller dans des volumes poussiéreux au château de la Muette! Le chiffre, c’est une question implicite. Mais avec l'Open Data, le data journalism est un vrai sujet de réflexion.

 

Nicolas Doze : Le volume de données augmente de manière exponentielle. Mais leur exploitation est plutôt du domaine des experts et des cabinets spécialisés. Le rôle du journaliste est de séparer le signal du bruit. Et, à notre époque d'hyper-informations, il faut faire attention à ne pas être submergé.

 

 

Internet a-t-il révolutionné votre métier ?

 

Stéphane Sourmier : Je prends régulièrement cette image : «la météorite Internet est tombée, les dinosaures du journalisme essaient de survivre». Je ne crois pas que les médias sociaux changent quoi que ce soit aux fondamentaux de mon métier, je crois qu’ils les renforcent. La profusion de l’offre amène une sélection naturelle par la qualité.

 

Vous n’arrivez à émerger du «déluge numérique» qu’en apportant quelque chose de différent. Vous pouvez le faire par la provocation, mais alors vous mettez en danger votre marque et ce qu’elle représente. Vous pouvez le faire par la qualité, le travail, la pertinence, et je constate qu’ils sont récompensés de manière impressionnante.

 

François Lenglet : Internet permet d'accéder de manière de plus en plus efficace à un volume incroyable de données, de faits et d'information. Mais un autre changement important, c'est la possibilité grâce aux réseaux sociaux d'avoir une réaction et un échange avec les auditeurs et les spectateurs juste après la diffusion d'une émission. C'est un retour d'expérience inestimable. Et nous avons aujourd'hui la possibilité de répondre pratiquement en temps réel.

 

Nicolas Doze : J'ai toujours travaillé en radio et en télévision, qui sont des médias de instantanéité. Internet est un merveilleux outil complémentaire, avec des outils remarquables, mais il ne doit pas devenir le lieu unique de production «spontanée» de l'information.

 

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