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Quand le théâtre s'attaque au big data et aux GAFA

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Poursuivant son travail sur l’évolution de la démocratie, entamé avec sa précédente pièce, Word are watching you, inspirée de 1984 d’Orwell, Julie Timmerman sera à l'affiche du festival OFF d'Avignon avec Un Démocrate, un spectacle qui interroge les racines profondes de la manipulation des masses. Avec un fil conducteur : l’existence romanesque et quasi irréelle d’un personnage méconnu qui marqua pourtant l’histoire du XXème siècle, Edward Bernays, neveu de Freud et théoricien de la propagande.

Jamais les noms de Google, Facebook ou Apple ne sont prononcés durant l’heure et demie de représentation. Pourtant, derrière le jeu sans fausse note des quatre comédiens de la compagnie Idiomécanic Théâtre (Julie Timmerman, Anne Cantineau, Mathieu Desfemmes et Jean-Baptiste Verquin), le projet de ces multinationales américaines affleure de manière implicite.

 

« Le travail des géants de Silicon Valley se situe dans la continuité de celui de Bernays sur la fabrique du consentement, souligne Julie Timmerman, auteure et metteure en scène d'Un Démocrate. "Savoir, c'est pouvoir", dit l’adage. Ces multinationales ont bien compris que la connaissance était le nouveau pétrole, la nouvelle richesse. C'est comme ça qu'ils vont faire sauter la banque. »

 

Personnage central de la pièce, Edward Bernays n’est autre que le neveu de Freud par son père et sa mère. C’est son destin hors normes qui est porté à la scène par la troupe dirigée par Julie Timmerman. Théoricien de la manipulation des foules, fondateur des relations publiques et premier spin doctor de l’histoire, le publicitaire américain, qui avait fait siennes les analyses de son oncle, s’adressait aux pulsions des individus pour parvenir à ses fins.

 

Pour le compte de Lucky Strike, Bernays a ainsi imposé l’idée que la cigarette était un facteur d’émancipation pour les femmes. Pour le compte de la firme américaine United Fruit Company, il a lancé une campagne de dénigrement contre le président du Guatemala avec le soutien de la CIA. L’objectif ? Préparer le terrain à un coup d’Etat conduit par l’agence de renseignements.

 

Un chanteur d’opéra, les ballets russes, du bacon, des présidents américains ou du savon : l’auteur de Propaganda - livre de chevet de Joseph Goebbels, ministre de la propagande du Reich - aura tout vendu au cours de sa vie et fait du marketing politique un art à part entière. « Bernays ne vend pas le produit : il transforme le contexte, précise Julie Timmerman. Il va faire en sorte que le client achète le produit sans se rendre compte de ce qui l'a poussé… à l'acheter. »

 

Créer le désir et laisser croire au consommateur (ou à l’internaute) que son geste jouit d'une certaine autonomie, tel fut le fond de commerce de cet ingénieur du consentement.

 

Un précurseur du big data ?

 

Structurant son œuvre autour des enquêtes d’opinion et de la psychanalyse naissante, popularisée par son oncle, Bernays assimile le citoyen à un consommateur « incapable de penser ». « La réalité n’existe pas » : si cette phrase que Julie Timmerman place dans la bouche de Bernays n'est pas de lui, elle n'aurait certainement pas déplu au publicitaire. Ces propos font d'ailleurs écho à ceux - bien réels ceux-là - de Goebbels : « Si j'affirme suffisamment longtemps qu'un carré est un cercle, les gens finiront par le croire. »

 

Se vantant de « souffler aux gens les rêves avant qu’ils les aient rêvés » mais aussi de « coloniser leurs jours et leurs nuits », Bernays fut-il le précurseur du big data, dont raffolent aujourd’hui les multinationales qui exploitent allégrement les données de leurs utilisateurs pour mieux les « vendre » à des marques ?

 

« Au début de sa carrière, Bernays travaillait pour un théâtre, raconte Julie Timmerman. Il se postait à l'entrée de la salle pour noter toutes les caractéristiques des spectateurs : style vestimentaire, nature des discussions, montant du pourboire... Bernays réunissait toutes les données possibles sur le public pour mieux cibler ses campagnes et anticiper leur impact. C'est le début du big data ! »

 

Les géants du Web n’ont en effet qu’une obsession : nous connaître sous toutes nos facettes pour tirer un bénéfice économique de nos comportements, affects et désirs. « Et le big data reste la meilleure manière d'y parvenir, souligne Julie Timmerman. Les internautes n’étant pas (ou peu) conscients de l'utilisation de leurs données, on peut les manipuler sans effort. »

 

La servitude volontaire de La Boétie ? « Les gens préfèrent le confort - ou la consommation - à la liberté, renchérit la comédienne. C'est également ce que dit Dostoïevski dans la parabole du Grand Inquisiteur, Bernays lorsqu'il évoque un “gouvernement invisible contrôlant le peuple ou encore Orwell dans ses ouvrages. Avec les multinationales du Web, nous sommes aujourd'hui plongés dans ce monde terrifiant. »

 

L’un des grands mérites de la pièce interprétée par la compagnie Idiomécanic Théâtre est d’interpeller le spectateur sur les errements de nos sociétés démocratiques sans actionner la corde du moralisme.

 

Usant délibérément d’un ton sarcastique, le spectacle s’inscrit dans la plus pure tradition brechtienne du théâtre engagé et populaire – Julie Timmerman parle plus volontiers d’un « théâtre d’engagement ». Qui fait appel à l’esprit critique et à la raison des spectateurs plutôt qu’à leurs pulsions et leurs désirs ; à leur cerveau plutôt qu’à leur libido. Soit aux antipodes des méthodes machiavéliques du « héros » de la pièce.

 

Un Démocrate, du 7 au 30 juillet 2017 à 18h50 au Chapeau d'Ebène à Avignon (relâches les 12, 19 et 26 juillet).

 

Idiomecanic Théâtre

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