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François Fillon : “Tout faire pour favoriser la nouvelle économie”

Isabelle Jouanneau

Aides aux start-up, protection des indépendants, extension du régime auto-entrepreneur, allègement des charges... Dans cette interview exclusive, François Fillon détaille les réformes qu'il souhaite appliquer pour soutenir les entreprises.

Entreprendre : Selon un sondage OpinionWay réalisé en janvier dernier pour le Salon des entrepreneurs, 6 jeunes sur 10 se disent prêts à créer leur propre entreprise. Que ferez-vous pour les aider ?

 

François Fillon : Avec 6 jeunes sur 10 prêts à lancer leur entreprise et un nombre record d’entreprises créées en 2016 (plus de 550 000), la France est vraiment devenue un pays d’entrepreneurs ! Ce dynamisme doit beaucoup à la création du régime auto-entrepreneur, que j’ai porté avec Hervé Novelli en 2008, et qui compte aujourd’hui plus d’un million d’auto-entrepreneurs ! Ce succès explique en grande partie le changement d’état d’esprit qui s’est opéré chez les jeunes. Il faut les encourager à prendre le risque de l’entrepreneuriat et de l’indépendance.

 

Ainsi, je veux permettre à tous les jeunes de devenir auto-entrepreneurs dès 16 ans, sans condition d‘émancipation. Je veux relever les niveaux de chiffres d’affaires plafonds de l’auto-entreprise à 50 000 € pour les services et à 120 000 € pour l’achat-revente : l’objectif est de permettre aux auto-entrepreneurs de développer leur activité sans avoir à basculer trop vite dans le régime réel, qui est porteur de davantage de complexités.

 

Je propose ensuite de créer un statut de prestataire indépendant, sans possibilité de requalification en salariat pendant 3 ans. Les entreprises craignent aujourd’hui de faire appel à des indépendants en raison de ce risque juridique. Cela pénalise les jeunes qui se lancent. Nous allons y apporter une solution.

 

En parallèle, je souhaite améliorer la protection sociale des indépendants, à travers une réforme de fonds en comble du RSI transformé en une Caisse de Protection des Indépendants, afin que les jeunes puissent choisir la voie de l’indépendance sans crainte d’être pénalisés sur le plan social.

 

Enfin, je souhaite sensibiliser les jeunes à l’entrepreneuriat, dès le secondaire. Nous permettrons à tout étudiant d’entreprendre sur son campus. Nous voulons leur dire qu’ils vivent dans un pays où chacun pourra, quelle que soit son origine, cultiver ses envies, en faire un projet et le porter.

 

 

La société Uber est devenue l'un des premiers employeurs d'auto-entrepreneurs dans les quartiers difficiles d'Île-de-France. L'ubérisation de l'économie signifie-t-elle la fin du salariat traditionnel ?

 

Vous avez cité une société américaine mais il y a aussi de nombreux acteurs français (LeCab, ChauffeurPrivé, Marcel, Allocab, etc.) dans le domaine. Le succès des sociétés de véhicule de tourisme avec chauffeurs (VTC) appelle à deux remarques. D’abord, ce n’est pas l’absence de volonté qui crée le chômage des jeunes, mais le manque d’opportunités !

 

Le chômage des jeunes s’élève à 25% mais dans certains quartiers et pour certains niveaux de diplôme, on atteint ou dépasse les 50% ! Mais quand des vraies solutions émergent, le dynamisme que l’on constate est à la mesure de la frustration de ces jeunes depuis des années. Ils nous démontrent leur motivation et qu’ils valent bien mieux que des emplois aidés.

 

Le travail indépendant est aussi de plus en plus attractif pour l’ensemble de la jeunesse mais je ne crois pas à la disparition du salariat traditionnel. Quand l’activité est continue, que la demande de flexibilité est faible, c’est toujours d’un CDI dont un employeur a besoin, surtout si, comme je le propose, on assouplit son régime et qu’on baisse le coût du travail. Mais il est clair que dans les années à venir le travail indépendant va continuer de progresser, ainsi que les situations de cumul travail indépendant – travail salarié.

 

 

“Il y a derrière ce phénomène de l'ubérisation un énorme potentiel de création d’emplois et de richesses”

 

 

 Quelles mesures doivent être prises pour adapter notre économie et notre société à cette ubérisation ?

 

Il faut d’abord définir ce dont on parle. L’ubérisation, ce n’est pas seulement l’introduction du numérique dans l’économie car le digital est présent partout. L’ubérisation désigne spécifiquement les phénomènes de remplacement des intermédiaires traditionnels de certains secteurs (hôtellerie, transport, livraison, sociétés d’informatique, etc.) par des plateformes digitales qui organisent une rencontre directe, 100% dématérialisée, entre des travailleurs indépendants (parfois des particuliers) et leurs clients.

 

Il y a derrière ce phénomène un énorme potentiel de création d’emplois et de richesses, comme le montrent les 20.000 emplois créés dans le transport de personnes (VTC). C’est aussi un mode de consommation nouveau plébiscité par les consommateurs français. La France est le 3ème marché mondial de l’économie dite collaborative ! Pour toutes ces raisons, il s’agit d’une dynamique à encourager.

 

Mais ce phénomène pose aussi des défis à notre système social et au tissu des entreprises plus « traditionnelles » qu’il nous faut affronter. Trois principes doivent être respectés : un principe de liberté, un principe d’équité entre entreprises et un principe de protection pour les travailleurs.

 

Un principe de liberté, d’abord. Nous devons tout faire pour favoriser l’éclosion de cette nouvelle économie, qui a un potentiel de croissance énorme et créer les conditions d’émergence de champions français. C’est pourquoi seules les barrières réglementaires justifiées doivent être maintenues.

 

Un principe d’équité, ensuite. Il est aussi essentiel que tous les acteurs, peu importe qu’ils soient des plateformes ou d’autres formes d’entreprises, soient soumis, elles-mêmes ou les indépendants qu’elles mettent en relation, aux mêmes règles et aux mêmes obligations.

 

Un principe de protection, enfin. Il y a une dimension entrepreneuriale essentielle à la condition de travailleur indépendant, mais il ne faut pas que les travailleurs des plateformes mettent en danger leur santé, leur retraite ou leurs perspectives professionnelles futures. C’est pourquoi je propose de bâtir des formes de protection adaptées et améliorées pour les indépendants, et notamment un mécanisme de protection financière contre les pertes soudaines d’activité.

 

 

 

 

 Il y a quelques mois, Nathalie Kosciusko-Morizet plaidait pour la mise en place d'un statut général des travailleurs indépendants qui renforcerait leur protection sociale. Quel est votre avis sur cette initiative ?

 

Je suis favorable à une amélioration des protections existantes, pour qu’on ne puisse pas renoncer à se lancer dans le travail indépendant par peur de protections insuffisantes ou surtout inadaptées. La première chose à faire en ce sens, c’est de réformer de fonds en comble le RSI, ce que je propose de faire dès les premières semaines de mon mandat si je suis élu, avec la création de la Caisse de Protection des Indépendants.

 

Je suis surtout particulièrement attaché à ce que cette dernière reste indépendante du régime général. Car les protections et les services qu’elle offrira devront être dédiés spécifiquement aux travailleurs indépendants. La fusion avec le régime général impliquerait une augmentation massive et considérable des cotisations des indépendants jusqu’à 35%, soit une hausse pouvant aller jusqu’à 4600 euros pour un indépendant dont les revenus annuels sont de 30.000 euros. Nous réfléchissons enfin à la création d’un mécanisme de protection contre la perte soudaine d’activité.

 

 

“Les hommes et les femmes ont des ressources que les machines n’auront pas de sitôt. Je crois au travail humain”

 

 

 Si la France est une terre propice pour lancer sa start-up, il est en revanche difficile de trouver des fonds pour la développer et la faire croître. Quelles mesures prendrez-vous pour aider ces entreprises innovantes à trouver des financements ?

 

Je souhaite encourager l’investissement en capital dans les entreprises, notamment, mais pas uniquement, dans les start-up qui font face, dès leur naissance, à d’importants besoins de financement.

 

Il faudra tout d’abord inciter les particuliers à investir dans les entreprises une partie de leur patrimoine, ce qu’ils répugnent à faire aujourd’hui, contrairement à l’Angleterre par exemple. Pour cela, les investisseurs dans les PME bénéficieront d’une réduction d'impôts de 30% des montants investis dans le cadre d’un plafond.

 

De plus, j’encouragerai la création de fonds d’amorçage privés, par exemple labellisés et abondés par Bpifrance, thématiques et maillant le territoire, pour répondre aux besoins de ces entreprises innovantes pendant leurs premières années d’existence, période durant laquelle elles font face à un désert de financement.

 

Enfin, nous favoriserons la formation de fonds de croissance, d’une envergure analogue aux grands acteurs anglo-saxons, qui permettront de financer nos futures « licornes » pour que celles-ci puissent grandir et conquérir les marchés mondiaux tout en restant françaises.

 

 

 Selon un rapport du Conseil d’orientation pour l’emploi (COE) paru le 12 janvier dernier, 10% des emplois seraient menacés par l’automatisation et la numérisation en France. Comment compenser ces suppressions d'emploi ?

 

Je note d’abord que le COE est beaucoup moins pessimiste que d’autres études, qui estiment que près de 50% des emplois pourrait disparaître. Toutes les révolutions technologiques ont déclenché ces inquiétudes, et le marché du travail a toujours su se réinventer.

 

Les hommes et les femmes ont des ressources que les machines n’auront pas de sitôt. Je crois au travail humain. Et je crois aussi que l’automatisation de certaines tâches va justement favoriser encore la dimension « humaine » du travail. Mais ce phénomène de robotisation et de remplacement de certains emplois doit être à tout prix accompagné.

 

Comment ? D’abord par de la formation, initiale et continue. La France doit devenir une « smart nation » et pour cela mettre le paquet sur les compétences nouvelles exigées par la révolution numérique : des compétences techniques bien sûr, car nous manquons et allons manquer d’ingénieurs, de codeurs, etc. mais des compétences de savoir-être également, dans la société de services et d’usage vers laquelle nous allons.

 

Ensuite, c’est par une baisse du coût du travail que nous pourrons éviter d’accélérer artificiellement la substitution technologie/travail.

 

 

“Il faut éviter d’encadrer a priori les phénomènes nouveaux, au risque de tuer l’innovation, au détriment des entreprises”

 

 

Crédits d'impôt, allègements de charges sociales, contrats aidés... La plupart des aides à l'embauche testées depuis 30 ans ont échoué. Comment aiderez-vous les entreprises à recruter ?

 

Les entreprises ont du mal à recruter pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le niveau des charges sociales rend le coût du travail exorbitant, puisque sur 100€ de rémunération, le salarié en touche 80 et l’employeur en paie 150. De plus, les formations actuelles, et notamment l’apprentissage, ne fournissent pas en nombre suffisant les talents dont les nouveaux secteurs d’activité ont besoin, par exemple le numérique.

 

Dans l’industrie, plus de 100.000 emplois font défaut sur les métiers dits « en tension ». Enfin, il est difficile pour une PME, à cause de sa taille et du risque associé, d’attirer et de fidéliser les talents.

 

Nous baisserons donc significativement les charges afin de rendre l’embauche moins coûteuse. Nous baisserons également les impôts sur les sociétés afin de rendre nos PME compétitives, quelque soient leur secteur d’activité et leur marché. Nous redéfinirons les cursus d’apprentissage pour les rendre adaptés aux besoins des entreprises et des métiers « en tension ». Ils seront confiés aux branches professionnelles qui, en liaison avec l’Education Nationale et avec les Régions, établiront les socles de compétence indispensables et gèreront les formations.

 

Enfin, nous aiderons les entreprises à attirer et fidéliser les talents, en mettant en place pour les salariés des outils d’intéressement au bénéfice et d’accès au capital.

 

 

 

 Le législateur intervient toujours plusieurs années après l’apparition de nouveaux modèles disruptifs, généralement issus de la Silicon Valley, comme Uber ou Airbnb. Comment faire coïncider le temps politique avec le temps de l’innovation ?

 

Le temps de l’innovation est devenu extrêmement rapide. Dans ce contexte, le rôle de l’Etat doit être repensé. Il faut éviter d’encadrer a priori les phénomènes nouveaux, au risque de tuer l’innovation, au détriment des entreprises, mais aussi des consommateurs, qui sont les premiers bénéficiaires de ces révolutions.

 

« Etat moderne, Etat modeste », disait justement Michel Crozier il y a plus de 20 ans. C’est plus que jamais vrai : l’Etat doit s’armer pour comprendre, analyser et informer avant de vouloir à tout prix réguler. Pour cela, il doit se rapprocher des acteurs de l’économie nouvelle et traditionnelle, et favoriser la concertation. Ce qui se passe aujourd’hui entre Uber et les taxis est un contre-exemple absolu : l’Etat aurait pu et dû anticiper.

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