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Football, entreprises, management : les secrets de Jean-Michel Aulas

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À 65 ans, Jean-Michel Aulas semble réussir tout ce qu’il entreprend. Fondateur de CEGID, premier éditeur français de logiciels de gestion (260 M€ et 2000 collaborateurs), son grand pari de faire de l’OL le plus grand club de football du pays, semble en bonne voie avec l’inauguration du magnifique Stade des Lumières en janvier 2016. Entretien exclusif avec un entrepreneur hors pair.

Entreprendre : En 1987, déjà entrepreneur de CEGID, vous avez l’idée de reprendre l’Olympique Lyonnais, alors en Division 2. A quoi correspond cette nouvelle orientation professionnelle ?  

 

Jean-Michel Aulas : Au moment de la reprise de l’OL en 1987, j’ai conservé la responsabilité et la propriété de CEGID qui était devenue une des grandes sociétés d’éditons de logiciel. Cela correspond donc à une complémentarité et au souci de répondre favorablement à une demande du maire de Lyon de s’occuper de l’équipe de foot de l’OL. L’équipe n’était pas en très bonne posture à l’époque et évoluait alors en deuxième division. Je ne parlerai donc pas d’une réorientation professionnelle mais d’un complément d’orientation dans la mesure où la reprise d’un club de foot correspond à la mise au point d’un grand projet dans le monde du sport aussi entrepreneurial que dans un autre secteur d’activité.    

 

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Entreprendre :  Quelle différence faites-vous entre le monde des affaires et le football professionnel ? 

 

Jean-Michel Aulas : Oui bien sûr, il existe toujours des différences dans la mesure où l’on s’adresse directement au grand public à travers un écosystème médiatique hyper puissant. Le football a toujours été le premier sport médiatique au monde créant de ce fait un certain nombre de contraintes qui font que les choses ne sont pas totalement identiques, en particulier en termes de communication. Ceci étant, nous sommes bien dans le cadre de deux projets entrepreneuriaux. Pour preuve, l’OL est aujourd’hui coté en bourse comme l’est également CEGID. Je suis donc un entrepreneur ayant une double casquette, l’une dans le numérique, l’autre dans le sport et les activités de loisirs, cette double activité étant assez peu fréquente en France, il est vrai.   

 

Entreprendre : Quels sont vos ambitions pour le club ? 

 

Jean-Michel Aulas : L’OL est un club qui a pour vocation de toujours être dans le top 5 des clubs français voire européens. L’objectif poursuivi étant d’être le meilleur club français et de se positionner parmi les tous meilleurs clubs européens. Le business modèle du football a changé de façon générale. Nous avons anticipé cette évolution afin d’accéder au niveau des meilleurs clubs européens en définissant une stratégie sur trois axes.

D’une part, la formation qui permet donc de former puis d’intégrer dans le groupe professionnel un certain nombre de joueurs grâce à notre propre académie. Le second axe ne concerne pas la dimension humaine mais la représentation et la dimension de spectacle. Nous avons investi et construit une structure qui est bien plus qu’un simple stade, il s’agit en effet d’un parc multiloisirs ouvert 365 jours par an avec à l’intérieur un stade de 60000 places dont on est propriétaire à 100%.

Le troisième axe consiste à développer un certain nombre de valeurs autour de ce dispositif, des valeurs telles que la pérennité, l’ouverture et la transparence. Le fait d’avoir développé dans cet axe stratégique une équipe féminine apporte des valeurs complémentaires à cet ensemble.    

 

Entreprendre : Vous affirmez qu’un club de foot est une entreprise comme les autres. Les footballeurs sont-ils eux aussi des employés comme les autres ? 

 

Jean-Michel Aulas : Pas totalement. Cependant, lorsque vous avez un théâtre, une entreprise de production de cinéma, un musée ou un parc d’attractions, vous avez aussi un modèle économique singulier, fondé sur des choses tout à fait cohérentes en matière d’économie, tout en ayant dans votre structure des salariés, des artistes, des joueurs de foot qui ont des statuts totalement différents. Il n’y a pas d’antinomie à exprimer la cohabitation entre un modèle économique stable, sérieux, standard, et le fait de faire vivre à l’intérieur des acteurs de cinéma, des joueurs de foot ou des artistes d’une manière générale.

 

Entreprendre : le foot-business est-il du show biz ou une industrie à part entière ? 

 

Jean-Michel Aulas : On est assurément passé dans une ère du foot-business pour la partie professionnelle. D’où la distinction faite entre le sport amateur et le sport professionnel. Dans le sport professionnel, on est en pleine mise en place d’un écosystème complètement normalisé au sens économique du terme c’està- dire dans un mode économique qui va progressivement suivre les mêmes règles que tous les autres secteurs économiques.

Aujourd’hui, on se trouve au milieu du guet car certains modes de fonctionnement anciens basés sur des choses non maîtrisées sur le plan économique perdurent mais l’avenir sera assurément orienté vers des réglementations qui deviennent des réglementations non plus régaliennes sur le plan du jeu mais sur le plan économique, dictant l’organisation et l’orientation stratégique des clubs et du secteur d’activité.  

 

Entreprendre : Le foot est-il la prochaine bulle économique prête à exploser, après Internet et l'immobilier ?  

 

Jean-Michel Aulas : Le foot est effectivement une bulle économique. Cependant, la sagesse de l’UEFA et de son Président Michel Platini ont permis d’anticiper en instituant les principes d’un Financial Fair Play.

L’Europe en matière de foot est le guide du foot mondial, des règles économiques on été entérinées en liaison avec la commission européenne. La commission a suivi les travaux que nous avons conduits au sein syndicat des clubs professionnels (European Club Association) et de l’UEFA.

La mise en place et l’entrée en application du Financial Fair Play permettent de réguler cette bulle, maîtrisez l’inflation et assainir une situation économique devenue préoccupante. Je pense que la bulle n’explosera pas car la régulation est en cours de la même manière qu’un certain nombre de régulations ont été mises en place au niveau des structures bancaires, financières, d’Internet ou de l’immobilier. Le Financial Fair Play vient donc réguler cette bulle qui était en train de grossir démesurément et assainir la situation.  

 

Entreprendre : Avec l’arrivée des Qataris au PSG, le fair-play financier est-il une douce utopie ?    

 

Jean-Michel Aulas : Je participe depuis 4 ans à sa mise en place en tant que président du club de Lyon mais aussi en tant que membre du board de l’ECA. J'ai été nommé président de la task force de l’ECA qui négocie avec l’UEFA et un certains nombre d’autres organismes pour la mise en oeuvre de ce Financial Fair- Play.

C’est donc un sujet que je pense très bien connaître et auquel je m’intéresse particulièrement. Même si cela ne se fait pas du jour au lendemain, je peux vous assurer que les règles mises en place vont progressivement normaliser le foot business qui était parti sans contrainte et en dehors des règles traditionnelles économiques.

C’est la raison pour laquelle, en tant que président du club de Lyon, j’ai défini les trois axes stratégiques que nous évoquions en début d’entretien pour développer le club en droite ligne avec la philosophie du Financial Fair-Play.  

 

Entreprendre : Le foot est-il un levier de développement économique pour la région Rhône- Alpes ?    

 

Jean-Michel Aulas : L’OL est un levier économique considérable pour la région. Aujourd’hui, le grand stade de l’O.L. est le premier chantier de travaux publics de la région, peut-être même de France avec 1200 personnes mobilisées. Pendant deux ans, ce projet générera 2000 emplois directement liés à la construction du dispositif, puis 2000 emplois nécessaires au fonctionnement de ce parc ouvert toute l’année.

On est dans une création de richesse et de « PRB »  (produit régional brut) qui est considérable. Le préfet lui-même estime qu’une partie des bons chiffres de l’emploi de la région Rhône-Alpes par rapport à d’autres régions sont la résultante de ce chantier et de la construction de ce complexe. Quand on voit tout ce qui va se concrétiser autour de cette réalisation, tant pour la réalisation de l’Euro 2016 qui se tiendra à Lyon et tous les grand événements qui vont se dérouler dans cette enceinte, on imagine évidemment une croissance de l’emploi mais aussi de la consommation, et d’une manière générale, de toutes les activités annexes : création de bureaux, construction de deux hôtels autour, un centre de loisirs, une clinique du sport, toute une activité secondaire induite de la construction principale qui génère des richesses, des échanges et des flux économiques indépendamment de la création d’emplois extrêmement importantes.  

 

Entreprendre : Ce projet participe-t-il à une mission d’intérêt général ?   

 

Jean-Michel Aulas : C’est non seulement fédérateur d’un point de vue sociétal mais cela va être une des grandes réussites en matière d’urbanisation pour les grandes métropoles et en particulier pour Lyon.

Tout un quartier de l’est lyonnais est réaménagé autour de ce parc de 48 hectares offrant un accès direct aux deux principaux aéroports et aux deux principales gares. Des trams et des lignes directes seront utilisés pour l’accès au parc mais également au quotidien par les personnes qui viennent travailler ou qui partent via les aéroports et les gares.

C’est un projet sociétal fédérateur car cela fait de Lyon et de la métropole lyonnaise une référence en Europe et dans le monde entier. L’accessibilité sur tout l’est lyonnais va changer considérablement contribuant ainsi à l’amélioration du mode de vie des personnes qui s’y trouvent.  

 

Entreprendre : Quels sont les atouts de Lyon et sa région pour les entreprises et les entrepreneurs ?   

 

Jean-Michel Aulas : On constate aujourd’hui à travers le classement des métropoles européennes que Lyon arrive dans les meilleurs sites. Les raisons sont multiples. Lyon est à moins d’une heure par la route de Genève et grâce aux aéroports privés et publics, Londres, Bruxelles, Milan, Berlin, Munich et autres villes importantes d’Europe sont à moins de deux heures de la ville. Sur le plan universitaire, Lyon est traditionnellement un pôle référent avec également des écoles supérieures dont l’École de Management de Lyon qui se situe au plus haut niveau en terme de formation de cadres supérieurs de très haut niveau.

Sur le plan culturel, la situation est extrêmement valorisante pour les personnes qui viennent s’installer à Lyon car la ville a une offre presqu’aussi importante que les capitales européennes.

Sur le plan touristique, Lyon à l’immense avantage d’être à la fois proche de la mer et de la montagne avec un site historique classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Lyon offre un cadre de vie tout à fait exceptionnel pour les personnes qui y travaillent.

Ce cadre de vie a permis de créer un certain nombre de poles de start-ups. Lyon est d'ailleurs candidat au niveau de la French Tech pour organiser ce qu’il y a de mieux sur le plan national en termes d’incubation de start-ups. Il existe un pôle scientifique de premier niveau notamment dans la biologie, le secteur pharmaceutique et les technologies numériques. Le cadre de vie privilégié permet d’attirer des gens de valeur et les universités proposent des formations de grande qualité.

On considère  aujourd’hui que le potentiel économique de la région Rhône Alpes représente 12 à 15% du potentiel économique français sur un même site sans présenter les inconvénients d’une mégalopole notamment en termes de temps de trajet pour se rendre sur son lieu de travail.  

 

Entreprendre : Prenez-vous une part active dans la dynamisation du tissu économique de Lyon et de son développement indépendamment de l’OL ?  

 

Jean-Michel Aulas : Cegid continue de se développer, nous sommes aujourd’hui dans le top 10 européen des éditeurs de logiciel et dans les trois premiers fournisseurs de solutions de software au travers de solutions Cloud. Dans le numérique, Cegid occupe une position centrale avec 2200 collaborateurs dont 1000 à Lyon. J’ai pour troisième projet d’aider une fondation qui a été créée pour soutenir le lancement d’un certain nombre de start-ups dans le numérique et les biotechnologies.

L'idée est de faire en sorte d’avoir un développement parallèle à ce que je fais dans le domaine du sport et du numérique via une incubation de start-ups. Ce projet est logé dans une structure du type “family office” dans laquelle je réinvestis ce que j'ai gagné en amont. Cela me permet d’avoir aujourd’hui une dizaine de sociétés qui sont logées à Lyon pour l’essentiel et qui travaillent dans d’autres activités complémentaires.  

 

Entreprendre : Vous êtes considéré comme un entrepreneur hors pair. Quelles sont les qualités requises pour être un entrepreneur performant ?  

 

Jean-Michel Aulas : C’est un vaste sujet. Je pense que les qualités doivent changer aussi vite que les modèles économiques évoluent. Les cycles industriels du service se réduisent très rapidement en termes durée. La capacité d’adaptation et de remise en cause sont probablement les qualités essentielles requises pour un entrepreneur.

J’aime la maxime de Socrate selon laquelle « je sais que je ne sais rien ». La remise en cause est essentielle et l’on ne peut désormais plus manager une équipe comme on le faisait il y a 10 ou 20 ans. Il faut en permanence s’inspirer des nouvelles technologies et suivre les innovations. Il faut être animé par cette conviction qui permet d’entraîner les hommes et être capable de faire en sorte que les salariés de l’entreprise se réapproprient les projets, c’est un élément moteur. Je pense également qu’il faut prendre de plus en plus de risques car l’écosystème de financement des entreprises n’est plus du tout assuré comme par le passé. La capacité à prendre des risques est à présent indispensable pour devenir et rester un bon manager dans le temps.  

 

Entreprendre : Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle et plus spécifiquement d’un point de vue économique ?   

 

Jean-Michel Aulas : Tout d’abord, la situation économique française fait malheureusement partie d’un modèle qui est mondial dans lequel on voit les choses acquises se transformer très rapidement. Force est de constater qu’assez rapidement, le développement des pays émergents va dépasser la capacité de production des pays stables.

La France au milieu de tout cela se doit de favoriser et de soutenir les champions de demain qui seront obligatoirement des champions sur les pays émergents afin de participer activement à cette évolution et à ce changement drastique des équilibres mondiaux.

Afin d’y parvenir et de faire en sorte que nos entreprises et nos entrepreneurs français puissent le faire, il faut créer des conditions de fiscalité, de dynamisme, de conviction, de foi dans les valeurs nationales qui ne sont pas complètement réunies actuellement. Il y a donc urgence à remobiliser tout le monde et à faire en sorte que les entrepreneurs d’aujourd’hui soient les entrepreneurs de demain. Nous devons faire des changements fiscaux et structurels mais également envisager des changements culturels profonds. Il faut très rapidement réhabiliter ceux qui créent, valorisent et incitent la création d’emplois et d’entreprises. C’est un changement culturel à la base qu’il convient d’entreprendre sans plus tarder.

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