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Jacques-Antoine Granjon (Vente-privee.com) : pourquoi la France n'est plus en crise

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À 52 ans, Jacques-Antoine Granjon, le fondateur de Vente-privee.com est devenu un des entrepreneurs emblématiques de la french tech. Entretien à batons rompus avec un entrepreneur à l’esprit libre qui ne manque pas d’idées pour faire réussir la génération entreprendre..

Entreprendre > La révolution digitale est-elle une opportunité historique pour réussir ?

 

Jacques-Antoine Granjon > On dit toujours que la France est en crise, mais selon moi, elle n’est plus en crise. Et une partie du pays a peur ou ne comprend pas ce qui est en train de se passer. Nous assistons à une profonde mutation liée à la révolution digitale qui n’a que 15-20 ans. Elle s’est accélérée depuis l’arrivée des Smartphones il y à 5 ans. Dans l’histoire de l’humanité, Le Smartphone est l’objet qui a été acheté et utilisé par le plus grand nombre de personnes simultanément dans le monde, et sur une période très courte.

Cet outil est une forme de baguette magique qui permet d’accéder à une multitude d’informations. Je ne parle pas seulement du e-commerce et de la possibilité d’acheter des produits ou des services, ce n’est pas le plus important, mais de l’accès à l’éducation, à la culture, à l’information, au e-learning… Au travers de cette mutation, la planète est devenue plus petite, les frontières ont disparu, et les opportunités sont plus importantes. Aujourd'hui le Smartphone nous permet de parler, de voir, de commercer avec des gens au Chili, au Japon, ou en Afrique en quelques secondes. Le digital permet donc des projets plus ambitieux dans la mesure où l’on peut rayonner plus loin et plus facilement.

 

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Entreprendre >  Le changement de rapport à l’espace et au temps a-t-il permis de décloisonner les choses ?

 

Jacques-Antoine Granjon > Vous vous rendez-compte ? Je vous parle et cela nous parait très naturel, je suis chez moi et je peux vous voir où que vous soyez. Après avoir raccroché, je peux appeler quelqu’un au Japon et lui parler avec autant de facilité. Je peux acheter un produit à Hong-Kong sur internet et je serai livré le lendemain. C’est précisément cette mutation que les gens n’ont pas encore comprise et qui effraie.

 

Entreprendre > Est-ce un problème de maturité ?

 

Jacques-Antoine Granjon > Non, il faut expliquer que le monde d’aujourd’hui est en train de changer. Je parle beaucoup des objets connectés. On parle de «réindustrialiser la France», c’est une très bonne chose, mais on ne va pas la réindustrialiser en créant des usines pour fabriquer des produits beaucoup moins chers ailleurs pour des raisons de distorsion de développement économique. Nous allons réindustrialiser le pays grâce aux objets connectés entre autres. Les objets sont fabriqués ou seront fabriqués là où c’est le moins cher, c’est l’histoire du monde et du capitalisme. Par contre, l’intelligence, elle, est là où se créent les ingénieurs, les écoles, la créativité.

Cette intelligence ne se délocalise pas, elle est aussi chez nous. Il s’agit pour les objets connectés de mettre de l’intelligence dans les objets et ça c’est fantastique ! C’est un manque de compréhension, parce qu’on ne l’explique pas à l’école. Les gens sentent ce changement dans les comportements, ils utilisent Facebook, Twitter, et leurs Smartphones. Quelque chose de très profond est en train de se passer : la planète est devenue plus petite. Et Internet est l’outil qui permet cela : plus de conscience et d'ouverture sur le monde et plus de retour à la vraie vie, aux valeurs essentielles: traditions et innovations.

 

Entreprendre >  Comment dépasser les disparités culturelles ?

 

Jacques-Antoine Granjon > Les disparités existent, mais elles vont s’aplanir. Aujourd’hui, grâce aux télécoms, à la 4G, au e-learning, un enfant au Mali par exemple pourra bientôt consulter les cours des universités américaines gratuitement. Le e-learning existe déjà, les universités américaines mettent leurs cours accessibles gratuitement sur internet (les cours d’Harvard par exemple), c’est une merveilleuse opportunité d’accès à l’éducation qui est la clé du monde. C’est précisément ce qui fait peur ; désormais, la connaissance va se répandre partout et se propager. Du fait de cette mutation en cours, des opportunités exceptionnelles dans le développement des entreprises vont émerger.

 

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Entreprendre > La France offre-t-elle un contexte propice au développement de projets audacieux et décalés ?

 

Jacques-Antoine Granjon > C’est une question très vaste. Premièrement, la France est un territoire d’accueil, c’est le plus beau pays du monde, avec des infrastructures, une qualité de vie, des écoles, au sein d’une Europe qui est enfin apaisée. La France est un territoire exceptionnel, propice à accueillir des hommes, des projets ; un pays propice à y vivre et à bien y vivre. Par ailleurs, on construit l’Europe.

 

On peut partir du principe que l’Europe se construit avec des pays qui ont des particularités : des langues, des règles différentes, des façons de vivre diverses ; mais les règles fiscales et sociales doivent être harmonisées. Elles ne pourront pas être exactement les mêmes partout, mais elles doivent cependant être en cohérence avec les ambitions d’états unis d’Europe. Lorsque l’on construit quelque chose, il faut que cela soit harmonieux. Tant que l’on peut traverser une frontière et avoir des différences qui créent une concurrence déloyale entre les entreprises, cela ne pourra pas fonctionner. Je suis patriote et donc toutes les actions qui contribuent à faire rayonner la France me plaisent. Il est important de comprendre que la sidérurgie par exemple, n’est certainement pas l’avenir de la France. L’avenir de la France est l’intelligence que l’on met dans les produits. D’ailleurs le centre de recherche hyper pointu d’Arcelor Mittal est en France. Tout va en effet se jouer dans l’innovation et la créativité.

 

La France a tous les atouts, mais elle a peur de l’avenir et de l’Europe. Il existe une difficulté réelle à harmoniser les règles en France qui sont dures, parfois trop dures pour les entreprises qui n’ont pas besoin d’être asphyxiées fiscalement, mais qui ont besoin d’avoir des projets, qui ont besoin d’être riches. Il faut oser dire que les entreprises ont besoin d’être riches. Elles investissent, et si elles sont riches, elles lancent des projets et embauchent. Les entreprises ne créent jamais de l’emploi pour créer de l’emploi ; elles ont des projets, et pour les réaliser il leur faut des ressources pour les animer : les hommes et les femmes.

 

Entreprendre > Quel est selon vous le plus bel exemple de réussite ?

 

Jacques-Antoine Granjon > Le plus bel exemple en France est celui de Xavier Niel avec Free. Il est parti de rien, il aurait pu faire de brillantes études, et intégrer n’importe quelle école d’ingénieur de haut niveau. Mais il a fait le choix de coder et de partir sur les nouvelles technologies en étant tout de suite entrepreneur. Il s’est fait tout seul de façon totalement autonome. Il a inventé le triple-play ; il est en quête incessante d’innovation et développe sans cesse de nouveaux projets.

Il a profondément bouleversé le monde des télécommunications, et réinvesti constamment son argent dans les entreprises en devenir. Il est visionnaire et réinvente la formation en fondant une école gratuite (l’école 42). Vous connaissez beaucoup de milliardaires en France qui font des écoles gratuites ? Je lui dis chapeau ! Il fait des projets pour les jeunes et est en permanence en train de regarder comment il pourrait investir dans des projets d’avenir. Il en existe qu’un, c’est Xavier Niel, un personnage totalement atypique d’une grande intelligence créative.

 

Entreprendre > Comment parvenez-vous à renouveler en permanence vos idées, à vous adapter à un contexte fluctuant et à anticiper ?

Jacques-Antoine Granjon > À la base, je suis plutôt quelqu’un de créatif. J’ai en permanence des idées et je suis un anxieux qui se remet souvent en question. Je pense qu’il faut savoir se remettre en question tout le temps et ne jamais penser que les choses sont acquises. J’ai une devise qui dit « la roche tarpéienne est près du capitole», ce qui signifie de façon imagée que l’on peut être au firmament et se retrouver très vite en bas. Il faut en permanence douter, se faire challenger. Ma femme me challenge continuellement, elle ne me laisse jamais m’asseoir sur des certitudes et penser que tout est gagné. Il faut sans cesse imaginer que pendant que nous faisons des choses, il y a des jeunes qui arrivent avec des idées nouvelles en n’aspirant qu’à le faire mieux que vous. Si vous voulez durer, il faut penser ainsi.

 

Entreprendre > Les diplômes sont-ils indispensables pour réussir aujourd’hui ?

 

Jacques-Antoine Granjon > Concernant les diplômes, c’est toujours le même débat. C’est une période d’apprentissage de la vie importante, une période clé qui nous permet de murir. Tout le monde n’est pas prêt pour monter son entreprise à 16, 18 ou 20 ans. Il faut un temps pour vivre la post-adolescence, pour devenir un homme ou une femme. Les études sont très importantes car si elles sont de qualité, vous y rencontrez des enseignants de qualité, vous avez un environnement de qualité qui vous ouvre les yeux sur beaucoup de choses.

Si vous ne faites pas d’études, cela vous prendra peut-être plus de temps, il faut avoir un certain génie bien spécifique, vous aurez certainement moins de réseau. Chacun y trouve son compte selon ce qu’il est capable de faire et désire faire. Pour ma part, je n’ai pas fait de brillantes études, j’ai fait une petite école de commerce. À 22 ans, j’avais envie de monter ma boîte, je n’aurais pas pu le faire à 18 ans. Ces 4 années d’études ont été nécessaires pour me permettre de murir.

 

Entreprendre > Au-delà des études, que faut-il pour réussir ?  

 

Jacques-Antoine Granjon > Les choses sont toujours mues par soimême et par le désir. Le désir est très important : le désir de faire, le désir d’agir, le désir d’avancer. Sans désir, on se retrouve à l’arrêt dans la vie. Ce sont les valeurs que nous prônons chez vente-privee : la gentillesse, la responsabilité, l’adaptabilité, la loyauté. Elles sont applicables à tous les métiers du monde, que vous ayez envie d’être ingénieur pour construire une fusée Ariane ou boulanger. Je considère la gentillesse comme une valeur qui fait partie du bien vivre ensemble. La créativité est également essentielle, se remettre en question afin d’imaginer ce que sera demain, anticiper quels seront les comportements des gens, comment ils vivront et quels seront les nouveaux besoins.

 

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Entreprendre > Comment définiriez-vous votre type de management humain ? Liaisons sociales indiquait que vous aviez inventé le paternalisme moderne et la conscience sociétale dans l’entreprise, est-ce selon vous un nouveau modèle de management d’avenir ?  

 

Jacques-Antoine Granjon > Je n’ai rien inventé. C’est Antoine Riboud à travers son discours de 1972 à Marseille qui a clairement posé le rôle social et sociétal de l’entreprise. J’avais 10 ans à l’époque, et je n’ai donc bien évidemment pas entendu son allocution. Il m’a inspiré plus tard dans ma vie professionnelle. C’est un discours qui a été fondamental dans ma façon de devenir un entrepreneur à l’écoute des autres. Un discours éloquent sur l’engagement social et sociétal nécessaire à une entreprise qui n’est pas un endroit seulement pour être profitable, mais dont le rôle d’implication dans la société replace l’homme au centre, et l’entreprise au centre de la Cité.

 

Jacques-Antoine Granjon > Comment-vous définiriez vous comme type de patron ?  

 

Jacques-Antoine Granjon > Je suis plutôt un leader qu’un manager. Un manager, c’est encore autre chose, il s’occupe de ses équipes, lui donne des objectifs, et suit la réalisation des objectifs au quotidien. Je m’attache pour ma part à donner ma vision de l’entreprise et de ses valeurs aux proches managers, qui eux-mêmes partagent avec leurs équipes. Après, c’est toujours pareil, il faut appliquer les valeurs dont je vous parlais, la responsabilité, la gentillesse, la loyauté, la créativité. Si vous agissez dans le respect de l’autre, vous avez une entreprise qui a envie de progresser.

 

Entreprendre > Quels conseils donneriez-vous aux jeunes entrepreneurs ?  

 

Jacques-Antoine Granjon > A un moment donné, il faut foncer. Il faut démarrer jeune, car on peut prendre plus de risques, on n’a pas d’enfants et une famille à assumer, on peut vivre différemment, on est beaucoup plus libre. Pour ceux qui ont l’esprit d’entreprendre, il faut agir et savoir se tromper, personne ne réussit du premier coup. Je peux vous raconter des centaines d’échecs que j’ai connus dans ma vie. On apprend de ses échecs, on rebondit et il faut savoir recommencer. Je pense qu’il faut écouter ses instincts, être courageux, ambitieux.

L’ambition, c’est très important. On peut être heureux dans la vie sans être ambitieux mais si on veut monter son entreprise, il faut savoir voir plus loin et se projeter. Nous avons avec mes associés une vision à long terme de vente-privee. Et si l’on revient à l’exemple de Danone  : « Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles » . Il faut en effet savoir compter, comprendre son marché, savoir où l’on va mais vouloir le faire différemment. Et mieux.

 

 

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