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Le Ministère de la défense restera-t-il le grand oublié de la République ?

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Plus que jamais, la Défense nationale doit recevoir toutes les attentions qu’elle mérite de la part des politiques. Il est urgent d’engager un plan de transformation et de préparation de l’avenir pour nos forces, en lui allouant 2% du PIB, sous peine de voir de graves lacunes capacitaires se creuser davantage !

Le ministère de la Défense est le ministère qui s’est le plus réformé et réorganisé ces dernières décennies, sous la pression des coupes budgétaires successives. Avec les conséquences que l’on sait : même si notre armée reste théoriquement capable de mener n’importe quel type de mission, les nombreuses baisses d’effectifs dans les forces de combat et surtout dans les fonctions de soutien, mettent clairement en danger notre capacité à gagner les guerres présentes et à venir.

 

Alors que les menaces et risques s’accroissent, diminuer sans cesse notre effort rend difficile notre capacité à conserver à terme un outil militaire de haute intensité. Les attentats récents ayant brutalement remis en lumière ces questions dans nos sociétés occidentales, il est temps de modifier profondément les équilibres. La question se pose alors : quelle est la trajectoire budgétaire envisageable pour atteindre l’objectif de 2% du PIB en dépenses annuelles de Défense ?

 

Baisse constante des effectifs

Votée en décembre 2013 par le Parlement, la loi sur la programmation militaire (LPM) 2014-2019 initiale a attribué aux armées 190 Mds€ pour 5 ans. À la suite des attentats de janvier 2015, 3,8 Mds€ ont été ajoutés, portant le total des crédits militaires à 162,41 Mds€ sur la période 2015-2019. De 31,38 Mds€ en 2015, le budget de défense passe à 32,26 Mds€ en 2017 et 34,02 Mds€ en 2019.

 

En dépit de cette rallonge budgétaire, mettre en cohérence les moyens avec le contrat opérationnel des armées nécessite, selon le chef d’état-major des armées (CEMA) Pierre de Villiers 2% du PIB, en comptant les pensions. Alors que la LPM initiale faisait décroître l’effort de défense de 1,85% à 1,62%, son actualisation en 2015 ne fait que modérer la chute à 1,70%, pensions incluses. Nous sommes ainsi encore loin de l’objectif des 2%.

 

Pourtant, atteindre un tel objectif est ambitieux mais certainement pas irréalisable. Il s’agit de l’effort que nous consacrions à la défense nationale encore en 2005, voire en 2009 avec le plan de relance adopté après l’embuscade d’Uzbeen (2008) où 10 soldats français ont été tués.

 

Par notre interventionnisme et notre conception du rôle que doit jouer la France sur la scène internationale, notre outil militaire est principalement taillé pour conduire des opérations expéditionnaires, tout en conservant des capacités de combat de haute intensité. Après la chute du Mur de Berlin, les effectifs n’ont donc cessé de fondre pour constituer une armée professionnelle de taille plus réduite.

 

Entre 2000 et 2008, les effectifs du ministère de la Défense sont passés de 390.000 postes équivalent temps plein (ETP) à 331.000. Après la révision générale des politiques publiques (RGPP) lancée au début du quinquennat de Nicolas Sarkozy, les armées perdent encore 45.000 postes entre 2009 et 2014. La LPM 2014-2019 consacre de nouvelles baisses d’effectifs, avec 33.675 ETP supprimés.

 

Avec les attentats de janvier 2015, les réductions d’effectifs ont été revues : ce sont 14.925 ETP qui doivent ainsi être supprimés entre 2017 et 2019 (moindre baisse de 18.750 postes). Avec les attentats du 13 novembre 2015, nouvelle inflexion : finalement, ce ne sont plus que 4.925 postes qui sont concernés jusqu’en 2019. En clair, ce sont 28.750 postes qui ont été préservés sur la LPM 2014-2019. Malgré cela, la Défense aura quand même perdu près de 50.000 postes entre 2008 et 2019, dans un contexte sécuritaire difficile. Les nouveaux effectifs devraient principalement bénéficier à la force opérationnelle terrestre (FOT), à savoir les forces terrestres effectivement déployables (appuis et soutiens).

 

En avril 2015, il a en effet été décidé que la FOT passerait de 66.000 à 77.000 personnels pour pouvoir durablement déployer 7.000 soldats sur le territoire national et monter à 10.000 de façon ponctuelle, soit, près de 10 fois les effectifs déployés pour la seule opération Vigipirate.

 

Pour simplifier, la règle est que pendant qu’un premier soldat est déployé en opération (qu’elle soit extérieure ou intérieure), un second soldat s’entraîne pendant qu’un troisième se reconditionne. Il faut évidemment prendre en compte la formation des nouveaux engagés, les périodes plus ou moins longues de stages et de formations ou encore le départ des personnels en fin de contrat. Sur les 18.750 suppressions de postes évitées entre 2017 et 2019, 11.000 ont directement profité à la FOT et 2.400 au soutien de l’opération Sentinelle et au renforcement des forces affectées à la protection des enclaves militaires avec l’opération Cuirasse.

 

Manque de moyens

Lors de son audition devant la commission de la Défense en novembre 2015, le général Arnaud Sainte-Claire Deville affirmait que serait atteint à «l’horizon de l’été 2017 un niveau d’entraînement acceptable pour une armée professionnelle de premier rang». Néanmoins, nos forces ne sont pas passées loin de la rupture : comme il le mentionne dans son audition, «nous pouvons raisonnablement estimer que, d’ici à 3 ou 5 ans, sans le renfort des 11.000 recrues accordées aux forces terrestres en avril dernier, nous aurions eu, à partir de 2018, une armée de terre uniquement apte à mener à bien l’opération Sentinelle et incapable d’assumer l’opération Serval».

 

Ce format de 77.000 hommes pour la FOT, qui ne semble pas être remis en cause, doit être considéré comme un minimum. Si ce contrat devait évoluer et impliquer l’engagement de 10.000 soldats de manière permanente dans l’opération Sentinelle (et non plus 7.000 comme aujourd'hui), cela signifierait qu’il faudrait au bas mot 9.000 soldats supplémentaires et donc une FOT de quelque 86.000 personnels. Ce qui nécessiterait entre 270 et 390 M€ supplémentaires par an.

 

Avec une telle hypothèse, une nouvelle hausse rapide des effectifs se heurterait à de nombreux problèmes de moyens, soulignés par le général Sainte-Claire Deville. Les recrutements encore en cours ont mis en évidence les difficultés d’encadrement, le manque d’équipements ou encore d’infrastructures adaptées pour accueillir les nouvelles recrues. Les centres de formation de militaires du rang sont déjà utilisés à 120% de leur capacité, alors que les centres spécialisés ont aussi été réquisitionnés spécialement pour les compléter.

 

La médiocrité des moyens disponibles a un impact direct sur ces effectifs et le turnover, puisqu’ils sont responsables d’une démotivation de nombreux engagés volontaires. Les disparités existantes entre les campagnes de recrutement et la réalité du casernement ont un impact sur les renouvellements de contrat et sont responsables d’un tarissement des sources de recrutement. L’armée est ainsi obligée de recruter toujours plus de soldats, menaçant à terme la qualité des personnels recrutés.

 

Les services de renseignements

Le troisième secteur qui doit continuer de recevoir plus de moyens et de personnels regroupe les services de renseignement du ministère de la Défense (direction générale du Renseignement extérieur [DGSE], direction du Renseignement militaire [DRM], direction du renseignement et de la Sécurité de la Défense [DRSD]) et les services liés à la cyberdéfense. Les augmentations d’effectifs ont profité à ces services.

 

Ce sont 1.200 postes ETP qui ont été créés entre 2014 et 2017, et 2.000 autres devraient l’être entre 2017 et 2019. Plus largement, il faut poursuivre le recrutement d’analystes de haut niveau. D’autant plus que les capteurs modernes récoltent un volume d’informations toujours plus important. Il semble pertinent de développer des partenariats avec les écoles spécialisées, que ce soit les instituts d’études politiques (Paris et provinces) ou les écoles d’ingénieurs et d’avoir davantage recours à des contractuels pouvant apporter des spécialités particulières.

 

La cyberdéfense est aussi l’un des secteurs qui a été le plus renforcé : 1.400 personnels y étaient dédiés entre mai 2012 et février 2014. En décembre dernier a été créé le commandement de la cyberdéfense, Comcyber, qui devrait regrouper 3.200 personnes actives et 4.400 réservistes. Cette réserve de cyberdéfense a vocation à soutenir la prévention des menaces informatiques. Enfin, 1 Md€ a été alloué à la cyberdéfense entre 2014 et 2019, dont la moitié pour la R&D et l’innovation technologique.

 

En terme d'équipements

Le financement des équipements des armées est l’un des points fondamentaux que traite la loi de programmation militaire tous les 6 ans. À cet égard, la France est dans une situation paradoxale : d’une part, nos armées sont équipées de matériels de premier plan modernes, très performants, souvent à la pointe des technologies existantes dans leurs domaines, mais de facto très onéreux ; d’autre part, ces matériels ne sont pas disponibles en quantité suffisante, tandis que les sommes colossales nécessaires à leur acquisition et leur entretien vampirisent les crédits dédiés au renouvellement des équipements de 2ème et 3ème ligne, politiquement moins visibles.

 

«L’armée française a, d’un côté, le matériel le plus sophistiqué­ avec ses Rafales, ses hélicoptères Tigre ou Caïman, le Charles de Gaulle… Mais dans le même temps, nos soldats font la guerre au Sahel avec des équipements qui ont deux fois leur âge», indique le général Desportes. Résultat ? Nos armées connaissent de graves lacunes capacitaires. De nombreux matériels et équipements supplémentaires doivent être commandés : nouveaux hélicoptères, nouveaux avions légers de surveillance, drones, appareils de transport, canons CAESAR supplémentaires et les munitions qui vont avec.

 

Objectif pour l'Armée de Terre. Résorber l'usure très marquée des matériels, en particulier dans deux domaines : les blindés et l'aviation légère. Budget dans la prochaine LPM : l’accélération du programme Scorpion nécessite 1,6 Md€ sur la période 2019-2022

 

Objectif pour la Marine nationale. 12 à 18 navires supplémentaires pour le programme Batsimar pour 720 M€, 2 à 3 frégates de taille intermédiaire pour 2,4 Mds€, 2 ravitailleurs pour 1 Md€. Budget dans la prochaine LPM : 4,1 Mds€.

Objectif pour l'Armée de l'Air. 5 ravitailleurs A330 MRTT supplémentaires et maîtrise de la livraison des appareils de transport (A400M). Budget dans prochaine LPM : entre 850 M€ et 1 M€ pour les 5 ravitailleurs supplémentaires.

 

Pour soutenir notre armée !

Aujourd’hui, nos forces armées connaissent une surchauffe généralisée entre les missions et opérations et les ressources effectives qui leur sont attribuées. Le nombre de théâtres d’opérations, sans compter les forces de souveraineté et de présence, impose de nombreux compromis sur l’entraînement des unités, mais aussi leur remise en condition.

 

Les matériels connaissent une crise de disponibilité, à cause de leur utilisation intensive, leur âge moyen et les crédits affectés à leur entretien. Les trous capacitaires sont nombreux. Une situation que l’absence de réelle stratégie des moyens peine à enrayer, malgré les commandes de nouveaux équipements.

 

Plus que jamais, la Défense nationale doit recevoir toutes les attentions qu’elle mérite de la part du niveau politique. Il est urgent d’engager un plan de transformation et de préparation de l’avenir pour nos forces. Il faut impérativement continuer de renforcer nos unités de combat et nos services de soutien, tout en rationalisant les fonctions administratives. Ainsi, la montée en puissance actuelle de la Force opérationnelle terrestre doit être accompagnée de la commande de plus de véhicules, d’hélicoptères de manœuvres, de patrouilleurs maritimes, d’avions de combat, de moyens ISR, de drones, de munitions, de consommables divers...

 

La modernisation de la dissuasion nucléaire doit être poursuivie, sans empiéter sur les besoins criants des forces conventionnelles. La prospective et la préparation de l’avenir imposent de lancer et/ou poursuivre les études sur les chasseurs de 6ème génération, les drones, le combattant augmenté ou encore les technologies de traitement de l’information et de communication. Avec les ressources financières actuelles consacrées à la défense, répondre à tous ces enjeux est tout bonnement impossible. Consacrer au moins 2% de notre richesse nationale annuelle à notre défense constitue un premier pas pour dégager des marges de manœuvre pour soutenir nos ambitions de puissance.

 

Au-delà de la dimension financière, il est fort probable que le prochain président de la République engage la rédaction d’un nouveau Livre blanc pour les armées, afin de redéfinir une nouvelle fois les contours du contexte stratégique actuel. Il s’agit d’une action nécessaire pour retranscrire en actes dans la LPM qui suivra.

 

 

La réserve opérationnelle

La réserve opérationnelle semble être une bonne solution pour soulager les forces d’active et les délester dans leurs tâches de surveillance du territoire national, consommatrices en effectifs. L’actualisation de la LPM 2014-2019 a prévu une augmentation des effectifs de la réserve opérationnelle de 28.000 à 40.000 personnels (hors gendarmerie) d’ici à 2019, dans le cadre de la constitution de la Garde nationale.

 

Simultanément, le budget a été revu à la hausse à 88,9 M€ en 2016 (71 M€ en 2012) et un peu moins de 100 M€ en 2019. Pour autant, les problèmes de la réserve opérationnelle se concentrent déjà au niveau qualitatif. Ayant été complètement laissées pour compte depuis la professionnalisation, la plupart des unités de réserve souffrent d’équipements et matériels vieillissants ou encore d’un manque d’entraînement, faute d’argent disponible. L’emploi des réservistes n’est pas forcément aisé, aussi bien pour le réserviste que pour son employeur. En conclusion, il faut un financement soutenu et des réformes de fonctionnement permettant d’optimiser l’emploi de ces forces.

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