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Les émotions cachées en entreprise : la colère

Séverine Halopeau

Nous confondons trop souvent la colère avec l’agressivité et la violence. Soyons clair : la colère est une émotion alors que l’agressivité et la violence sont des comportements dangereux résultant d’une colère réprimée. 

La société contemporaine les a « mis dans le même panier » et en a fait des membres de la même famille. Il suffit d’allumer sa télévision pour observer les amalgames entre guerres, agressions, terrorisme, drames, faits-divers, manifestations publiques…

 

Ce qui nous renvoie cette croyance qu’un peuple en colère est un peuple violent, agressif et sans scrupules. Pour les individus, la colère est perçue comme un comportement haineux visant à nuire autrui. Ils ne pensent pas pouvoir appréhender le monde extérieur autrement que comme une menace et / ou être capable de se contrôler (psychiquement et physiquement) face aux autres.

 

En entreprise, la colère est vue d’un mauvais œil. Elle est souvent stigmatisée comme un barrage / acte de révolte : si nous sommes en colère, cela signifie que nous ne sommes pas d’accord avec l’entreprise et les équipes. La colère implique donc un conflit. Ce dernier est perçu comme un rapport de force avec les autres : l’individu qui « ne se bat pas » perdra du pouvoir et verra grandir sa peur « d’être vaincu par un adversaire ».

 

La colère est vue comme une lutte de jeu de pouvoir à savoir : « qui aura su dominer son voisin ? » : « Si tu ouvres trop ta bouche, tu ne resteras pas très longtemps parmi nous, Jean-Marc ».

 

Pourtant, Alice Miller, dans son livre « C’est pour ton bien » (1984) démontre par le concept de « Pédagogie Noire » que la colère n’a rien de dangereux par rapport à l’agressivité et à la violence. En effet, ces dernières sont à la source de la « pédagogie noire » appliquée dans nos sociétés pour « fabriquer » des êtres dociles et obéissants, en brisant leur volonté. La colère fait partie des émotions saines et utiles, répertoriées par Isabelle Filliozat (1999). Elle explique qu’à l’inverse de la violence, la colère se focalise sur soi-même : « je suis énervée (sur moi) tandis que je t’agresse (à toi) ».

 

Autrement dit, être en colère implique notre capacité à se respecter, à gérer nos frustrations et nourrir notre égo. La colère est donc élémentaire pour apprendre à nous aimer et à se faire aimer. Nos émotions jouent un rôle primordial pour notre bien-être psychique et physiologique.

 

Lors de mon mémoire académique sur la « toxicité en entreprise », j’ai pu observer que le refoulement des émotions participait activement au processus de toxicité (voir mon article « La toxicité en entreprise : le défi humain pour l’entreprise de demain »). Les articles sur « les émotions cachées en entreprise » vous montreront comment les émotions telles que la peur, la colère, la tristesse et la joie sont utiles pour les individus, en entreprise. Ce deuxième épisode traite de la colère : vous comprendrez pourquoi rougir de colère fait un bien fou, en entreprise !

 

 

1.   Repérer un Danger

 

 « Eh bien Elise, pour une fois il semblerait que vous ayez eu raison de porter un décolleté ! Le client a été emballé par votre speech, il a signé ! », ricane Patrick, le manager. Toute l’équipe rit à gorge déployée, excepté Elise qui tente de cacher le rouge de ses joues. Patrick s’approche d’Elise et en lui tapotant l’épaule, il lui dit : « Alors ? Tu fais la tête ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu voulais repartir avec le client, peut-être ? ».

 

La blague de Patrick fait l’unanimité du groupe. Pendant ce temps, Elise bouillonne intérieurement sur sa chaise. Les sourcils froncés, elle se lève, regarde stoïquement toute son équipe et déclare « C’est fini, oui ? ». Elle décide d’aller prendre l’air.

 

Aujourd’hui, les notions de harcèlement moral et sexuel sont davantage connues du grand public. D’ailleurs, la loi française punit pénalement ces actes de violences et met en place un système d’aide aux victimes. Pourtant, sur le terrain de l’entreprise, il n’est pas toujours facile de faire la différence entre « mauvais goût », « moqueries », « harcèlement » et « agressions » et de savoir comment réagir…   

 

La colère d’Elise lui permet de repérer un danger dans une situation au travail. Son corps lui envoie des signaux (joues rouges) pour l’interpeller sur la nature du danger. En effet, le rapport entre ce qu’elle vit extérieurement (plaisanteries de son chef et hilarité de son équipe) et ce qu’elle vit intérieurement (allusions déplacées, humiliation) est déséquilibré et par conséquent dangereux pour elle.

 

En identifiant sa colère, Elise comprend qu’elle ne se sent pas respectée dans son intégrité : elle se sent insultée dans son individualité, face aux autres mais également face à elle-même. Sa colère lui permet de comprendre quelles sont ses limites atteintes, autrement dit ce qu’elle ne peut accepter. En respectant sa colère, elle choisit de mettre fin à ces railleries, en montrant son mécontentement aux autres (« c’est fini, oui ? ») et en quittant ses collègues qui l’ont blessée.

 

La colère est un témoin d’alerte voire d’alarme. Il est important de la respecter pour pouvoir utiliser efficiemment notre instinct.

 

 

2.   Affirmer nos Positions

 

Frédéric ne comprend pas. Il a tant travaillé sur ce projet avec son équipe ; tout était au point : la stratégie et ses objectifs établis, le marché analysé, les ressources listées, le budget concrétisé, les clients ciblés dont certains très réceptifs au projet…  Non vraiment, Frédéric ne comprend pas la position du siège social, de son entreprise. Les directeurs déclarent que le projet est utopique, que ce n’est pas la priorité du moment…

 

« Qu’en savent-ils des priorités de l’entreprise ? Ces bureaucrates qui ne sont jamais sur le terrain ! C’est injuste ! » proteste Fréderic. Irrité, il convoque son équipe et invite certains de ses clients à le rejoindre l’après-midi même. Il leur explique sa profonde déception et cherche à comprendre, avec eux les points noirs de leur projet.

 

Un client s’approche de Frédéric et lui dit : « Tu sais, j’y crois beaucoup en votre projet, il ne faut pas que vous perdiez espoir avec ton équipe. Il est vraiment pertinent. Maintenant, il s’agit d’arriver à plaire à tes directeurs… Peut-être pourriez-vous le remanier selon les codes de ton siège social ? Bon courage… ».  

 

Qu’il est difficile de faire face à un refus… Il n’est pas évident d’agir, avec sagesse devant un « non » ; sa fermeté catégorique a de quoi nous faire perdre nos moyens !

 

La colère de Frédéric lui permet d’affirmer sa position devant son projet. En effet, la décision de son siège social le frustre d’autant qu’il ne la comprend pas. Sa colère lui dit de s’indigner, fait remonter en lui de l’injustice perçue : son projet est jugé « utopique » et non prioritaire.

 

Frédéric comprend que l’injustice qu’il perçoit le déstabilise : le travail investi dans son projet par son équipe et la réponse négative du siège social, l’amène à une remise en question essentielle, pour mieux comprendre le déséquilibre ressenti. Sa colère lui permet donc de demander conseil, à son équipe et à ceux qui ont collaboré au projet.

 

Il leur fait part de son émotion et de ses sentiments pour comprendre avec eux comment répondre à cette injustice perçue. Il ne faut jamais oublier qu’une injustice perçue n’a rien de factuel ou de définitif. Par exemple, la frustration de Frédéric peut ne pas être partagée par ses collègues ou tout comme la décision du siège peut être tout à fait légitime.

 

Cependant, une injustice perçue reste une attaque contre les positions d’un individu : il est primordial de l’écouter et de la comprendre pour éviter toute répression de l’émotion, amenant toujours au développement du processus de toxicité. 

La colère est un baromètre des injustices et frustrations perçues. Il est important de l’identifier et de la comprendre pour apprendre à mieux se positionner et à évoluer, face au monde extérieur. Accepter un « non », c’est accepter de se repositionner.

 

 

3.   Comprendre nos Motivations

 

Anne-Lise rouspète : encore son fainéant de collègue qui ne fait pas son travail ! Voilà qu’il arrive avec cinq minutes de retard, le café à la main, le sourire au coin des lèvres ; il salue chaleureusement tout le monde, comme s’il était le Messie… Les yeux d’Anne-Lise sont prêts à sortir de leur orbite, pour envoyer des poignards à ce « binôme d’occasion ».

 

Anne-Lise explose : « Non ! Non, ça ne peut plus durer ainsi, je me tue à faire seule le travail pour deux, inintéressant par ailleurs ; et toi, tu arrives en te tournant les pouces et tu te poses, les doigts de pieds en éventail !

 

C’est sûr qu’avant la fin du mois, je fais un burn-out ! ». Son collègue, stupéfait, regarde gravement Anne-Lise et lui dit calmement : « Mais, tu me disais que tu voulais toujours assembler seule nos recherches, car je suis nul en finalisation de dossier… Je sais bien que ça te fait beaucoup de travail ; souhaites-tu qu’on se repartage les tâches ? ». Anne-Lise respire doucement et déclare : « Non… Pardonne moi de t’avoir crié dessus ; tu sais, je suis un peu à bout de ce job, je crois bien… ».

 

Combien de têtes avons-nous envie de secouer quand la colère nous gagne ? N’importe qui peut nous servir de punching ball et n’importe quoi de sac de frappe… La colère qui parle, a des allures de jeu de fléchettes : toujours prête à s’envoler mais peine à tomber, sur la bonne cible.

 

La colère d’Anne-Lise lui permet de mieux comprendre ses motivations, au travail. En effet, grâce à l’écoute empathique de son collègue, elle se rend compte que la charge de travail lui pèse et même, que les missions en elles-mêmes ne lui plaisent plus ! Sa colère, transposée sur son binôme, lui apprend qu’elle ne sent plus en accord, avec ce qu’elle fait. Son émotion amène Anne-Lise à se questionner sur son évolution tant professionnelle que personnelle.

 

En identifiant sa colère, Anne-Lise réalise qu’elle a atteint un palier décisif de sa vie : qu’aime-t-elle réellement faire ? Sa colère la réveille et l’incite à faire de nouveaux choix.

 

La colère est un horoscope du quotidien. Être en colère, c’est apprendre qui nous sommes chaque jour et à se donner les moyens d’évoluer. Identifier et comprendre cette colère permet de grandir psychiquement et d’avancer plus fort, vers le futur.

 

 

 4.   Créer du Lien

 

Brice invite ses anciens camarades de promotion, Elise, Frédéric et Anne-Lise, à dîner. Le repas se déroule merveilleusement bien ; les étudiants d’hier se racontent avec joie, leurs vies et leurs tracas. Brice, profitant de l’anecdote de son ami Fred, conte à son tour les honteuses injustices qu’il a subies, ces derniers temps au travail.

 

« Vous n’imaginez même pas, je me fais insulter par ce porc-épic de Cordier, pour un contrat dont je n’étais même pas responsable ! Résultat : convoqué chez le directeur, qui me reçoit le verre de vin à la main, pour parler de mon attitude provocante et déplacée, envers un client… C’est à se pisser dessus… Je me fais insulter pour rien et je dois dire merci ? » se lamente Brice.

 

Elise plaisante et suggère : « Nous devrions écrire « les malheurs de Brice, Fredo, A-L et Elise »… Je compatis tellement avec toi, mon ami ». Anne-Lise, pragmatique, déclare : « Oui, c’est vraiment frustrant… Après, je comprends un peu ce Cordier ; imagine que tu achètes un portable très cher et qu’il ne fonctionne pas… Je parie que tu serais aussi remonté que lui ! ». Frédéric tapote l’épaule de son ami et lui confie : « Je suis d’accord avec A-L, mais j’ajouterais que si le client est roi, tu es son plus fidèle conseiller et que tout conseiller mérite respect et reconnaissance… ».

 

Comment réagir devant les émotions de son collègue ? Si les individus ne savent pas quoi dire, c’est aussi parce qu’ils ne veulent pas voir les émotions des autres. Qu’est-ce que la colère des autres peut bien m’évoquer ? Quand on ne veut pas reconnaître sa colère, on se ferme aux autres et à soi-même. Le partage de la colère permet de créer du lien social et d’accroître la confiance dans une relation.

 

La colère de Brice est accueillie et respectée, par ses amis, Elise, Frédéric et Anne-Lise. Ils l’écoutent attentivement, lui apportent un soutien physique par leur présence et psychique par leur empathie. Leur colère leur ont permis de savoir identifier cette émotion chez autrui et par conséquent, de mieux comprendre leur ami. La colère de Brice, considérée et respectée par ses amis, l’aide à mieux comprendre sa frustration et donc à trouver les moyens d’y répondre pour le futur.

 

La colère est un créateur de lien. Partager ses frustrations, c’est permettre aux autres de se libérer des leurs. Partager leurs injustices perçues permet aux individus d’avancer ensemble vers l’avenir, en entreprise.

 

 

Nous avons vu que la colère était une émotion saine et utile. Il faut la considérer et la respecter puisqu’elle existe pour nous aider à repérer un danger, à affirmer nos positions, à comprendre nos motivations et à créer du lien avec autrui.

 

Pour ne pas tomber dans le processus de toxicité, il est important de développer une communication utile. J’ai eu l’occasion d’approfondir cette notion dans mon mémoire académique, en voici les trois points fondamentaux :

 

 

1.    Identifier son émotion (cachée ?)

 

Quand nous faisons face à une situation, nous ne faisons bien souvent, pas attention à ce qui se passe, en nous. Pour cela, il est important d’écouter son corps. Dans le cas de la colère : est-ce que votre cœur s’accélère, vos poings se serrent-ils, vos joues sont-elles rouges ? La colère peut aussi se présenter sous forme de tremblements ou encore de pulsions physiques (attention à ne pas tomber dans la violence…).

 

Ensuite, il est important d’identifier son émotion : Qu’est-ce que je ressens ? Qu’est-ce qui fait que je suis en colère ? En quoi cette situation m’énerve ? Il peut être très utile pour cette étape d’écrire : en transposant une situation vécue sur le papier, vous comprendrez mieux ce qui vous a contrarié.

 

Il peut être intéressant d’en discuter avec une personne de confiance pour partager, dans un premier temps, votre émotion vécue.

 

 

2.    Comprendre son besoin

 

Si les émotions se manifestent, c’est pour nous aider à avancer, à rebondir et à se repositionner. De quoi ai-je besoin ? Dans le cas de la colère, nous avons vu qu’il était souvent question de respect et de justice, mais aussi de l’affirmation de l’égo. En quoi cette situation est injuste pour moi ? Qu’est-ce qui fait que je ne me sens pas respecté dans mes valeurs ? Qu’est-ce qui est réellement important pour moi ? Comment faire pour satisfaire ce besoin ? Dans l’exemple de Brice, l’altercation avec un client de l’entreprise lui renvoie une attaque personnelle sur l’employé, voire l’homme qu’il est. S’est-il senti diminué dans son métier ? Cette insulte lui renvoie-t-elle des réalités sur la manière de faire son travail ? Aime-t-il ce qu’il fait ? Il est important de pouvoir se libérer de ses émotions, car elles expriment des besoins essentiels à notre vie.

 

 

3.    Communiquer

 

Enfin, il est important de communiquer son émotion et son besoin identifiés, aux personnes concernées. La colère est riche d’enseignements pour tous : celui qui l’a vécu se libère de son émotion, partage son besoin et s’ouvre à autrui, en même temps que les autres accueillent l’émotion, comprennent le besoin, considèrent l’expérience vécue, nourrissent un lien de confiance avec l’autre et s’autorisent, enfin, à écouter leurs émotions et besoins.

 

La communication utile agit pour les deux parties. Cela signifie que l’expression de l’émotion et du besoin identifiés n’est pas une issue pour faire culpabiliser l’autre et le rendre responsable de tous les maux. Cette communication utile doit servir à faire partager les ressentis, sans jugements. En exprimant son émotion et son besoin, l’individu s’engage donc à écouter attentivement ceux d’autrui. 

 

Dans le cas de Brice qui pourrait partager sa colère avec son directeur : ce sont le manque de respect qu’il a perçu vis-à-vis de ce client et le manque de motivation grandissant dans son métier, qui lui ont fait perdre ses moyens… Brice pourrait lui expliquer son besoin caché derrière cette colère. Il se montrerait donc aussi attentif aux ressentis de son directeur, pour mieux avancer.

Cela signifie qu’en communiquant, Brice aura les clés de son avenir : évolution de son métier, changement de poste, quitter l’entreprise…

 

***

 

Les individus ne veulent souvent pas voir ce que cachent leurs colères. En acceptant leur émotion, ils se responsabilisent et deviennent acteur de leur destin.

« Le manteau lourd de culpabilité, de haine et de violence se pose

Quand la colère moquée peine à dévoiler sa cause. »

 

Sources :

Miller, A. (1984). C’est pour ton bien. Paris, Aubier, 2.

Filliozat, I. (1999). L'intelligence du coeur. Paris: Marabout.




Retrouvez l'intégralité du dossier Les émotions cachées en entreprise de Séverine Halopeau

 

- Les émotions cachées en entreprise : la peur

- Les émotions cachées en entreprise : la colère

- Les émotions cachées en entreprise : la tristesse

- Les émotions cachées en entreprise : la joie

 

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