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Muriel Pénicaud : « Pour que les TPE et les PME créent des emplois, il faut qu'elles soient plus libres »

Muriel Pnicaud
Entreprendre.fr

Dans un entretien accordé au magazine Entreprendre, la Ministre du Travail Muriel Pénicaud, revient sur la transformation du modèle social engagée et explicite son nouveau projet de loi «pour la liberté de choisir son avenir professionnel».

Quels ont été les moments charnières depuis votre investiture au ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation Professionnelle et du Dialogue Social ?


En un an, il y a eu plusieurs moments importants. D’abord, parce que la volonté et l’engagement du Président de la République en matière d’emploi sont forts, ensuite, parce que la transformation du modèle social que nous portons est d’une ampleur inégalée.

Le premier moment « marquant » de cette première année est bien évidemment la loi « sur le renforcement du dialogue social », les ordonnances travail, qui ont été votées en septembre 2017.

 

Elle comprend plus de 30 mesures concrètes pour l’emploi, les entreprises, notamment les TPE, PME et les salariés. La deuxième étape est le lancement avec le premier Ministre début 2018 du Plan d’Investissement dans les Compétences pour former 1 million de jeunes et 1 million de demandeurs d’emplois d’ici la fin du quinquennat.

 

Le 3ème moment essentiel est le projet de loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », en cours d’examen au Parlement, il comprend notamment la transformation de la formation professionnelle et de l’apprentissage, mais également l’égalité femmes hommes et l’accès à l’emploi des handicapés.

 

Notre ambition est de créer une société de compétences, pour donner à chacun la possibilité de construire son parcours professionnel. Enfin, le 4ème est la directive des travailleurs détachés un premier pas concret pour construire l’Europe sociale sur laquelle nous avons une grande ambition ? A l’heure où la croissance repart, notre mobilisation est totale pour ne laisser personne sur le bord de la route.

 

La croissance doit être une opportunité pour chaque citoyen de retrouver le chemin de l’emploi. En un an, nous nous sommes mobilisés pour l’inclusion des personnes handicapées, la possibilité pour les jeunes d’accéder à l’emploi sans subir les discriminations territoriales, nous avons œuvré pour l’égalité entre les femmes et les hommes, et à l’échelle européenne sur les travailleurs détachés pour que le principe à «à travail égal, salaire égal », devienne une réalité.

 

Toutes ces transformations sont des moments intenses, structurants et importants. Il y en aura d’autres.

 


La rénovation du modèle social constitue un axe fort. Comment imaginer une politique sociale différente et innovante ?

 

Notre projet est de construire une société de compétences à l’heure où la bataille mondiale des compétences est cruciale Pour cela, nous avons besoin de tout le monde, notamment dans le cadre du Plan d’Investissement dans les Compétences : nous travaillons avec les acteurs de terrain qui connaissent les sujets, nous repérons les initiatives qui fonctionnent et qui pourtant ne sont pas suffisamment visibles.

 

Nous souhaitons mettre en place une politique sociale innovante qui fonctionne et apporte un espoir à chacun de nos concitoyens.

 


Quels sont les enjeux associés au renforcement du dialogue social ?

 

Cette loi a pour objectif que les acteurs, chefs d’entreprises, salariés et partenaires sociaux se saisissent du dialogue économique et social au plus près du terrain. Il s’agit également d’associer davantage les salariés aux orientations dans leur entreprise. Et pour la première fois, nous donnons la priorité aux TPE et PME : pour les entreprises de moins de 50 salariés, une négociation simple et accessible est mise ne place, grâce à la possibilité de négocier directement avec un représentant syndical ou un élu du personnel et ce, sur tous les sujets.

 

Nous avons choisi de faire confiance aux entreprises et aux salariés en leur donnant la capacité d’anticiper et de s’adapter de façon simple, rapide et sécurisée, de créer de nouveaux droits et de nouvelles protections pour les salariés, et de nouvelles garanties pour les syndicats et les élus du personnel qui s’engagent dans le dialogue social.

 

Et comment pourrait-on porter en Europe et dans le monde ce que nous voulons transformer en France ? La mondialisation est porteuse de nombreuses opportunités mais aussi de grands défis, notamment quant au respect des droits fondamentaux. Le dialogue social est un outil de régulation puissant pour s’assurer que la mondialisation profite à tous.

 

C’est dans cette optique que la France a adhéré au « Global Deal », qui promeut une mondialisation mieux régulée. J’ai réuni le 21 décembre dernier, près de 30 partenaires, entreprises du CAC 40 et organisations syndicales de salariés, ils se sont engagés pour développer un travail décent et une croissance inclusive dans le monde.

 


Pensez-vous que la réforme du Code du travail a été assez loin ? Comment préserver l’équilibre entre l’assouplissement du cadre social et la préservation des droits ?


La réforme du Code du travail a permis de renforcer cet équilibre. Par exemple, il est désormais possible, dans les entreprises de moins de 20 salariés qui n’ont pas d’élu du personnel, de négocier directement avec ses salariés. C’est-à-dire que l’employeur et ses salariés décideront collectivement des règles de vie au travail.

 

Cet assouplissement des règles permet à la fois une meilleure visibilité pour l’ensemble des acteurs et une amélioration des relations de travail. Par ailleurs, la loi a aussi créé  un droit au télétravail pour les salariés. 61% des français aspirent au télétravail, pourtant, il n’est une réalité que pour 17% d’entre eux.

 

Désormais avec cette loi, il n’est plus nécessaire de modifier le contrat de travail pour permettre à un salarié de télétravailler. Et lorsque l’employeur refuse le bénéfice du télétravail à un salarié qui occupe un poste qui le permet, il doit motiver sa réponse. Mais la réforme du Code du travail ne fonctionne pas seule.

 

Ainsi, le projet de loi « Pour liberté de choisir son avenir professionnel » permet aux entreprises d’anticiper les évolutions du marché du travail et de permettre à chaque citoyen de développer plus de compétences. Surtout, dans un souci d’équité et de justice sociale, l’égalité des chances est renforcée, au même titre que l’égalité entre les femmes et les hommes.

 


Quels sont les principes de l’émancipation par le travail ?


Le travail est un levier d’émancipation, d’autonomie, de sens, de fierté et de lien social. : il contribue à l’identité sociale de chacun.

L’émancipation par le travail c’est aussi de contribuer à la vie économique et sociale de la société, de prendre part aux décisions, de se sentir complétement intégré dans le processus de réussite de son entreprise. Mais l’émancipation par le travail n’est possible que lorsque les conditions sont réunies et mobilisées – c’est ce que je souhaite renforcer.

 

C’est pourquoi la bataille des compétences, gage de performance économique et de progrès social, est primordiale : nous devons donner à chacun les moyens de choisir librement sa voie professionnelle pour oser s’engager dans des projets, exprimer ses talents, et les transmettre. Nous faisons le pari de créer cet espace d’émancipation par le travail.

 

Comment le plan d’investissement dans les compétences s’orchestre-t-il ? Comment réussir l’adéquation avec les nouvelles compétences requises par la révolution numérique ?

 

Le Plan d’Investissement dans les Compétences (PIC) vise à former un million de jeunes et un million de demandeurs d’emploi de longue durée peu qualifiés. Il s’agit d’intensifier l’effort de formation professionnelle des plus vulnérables pour les protéger contre le manque ou l’obsolescence rapide des compétences, leur donner la chance de réussir, dans un contexte de bouleversements profonds du marché du travail : révolution numérique, robotique, écologique.

 

Le PIC prévoit de favoriser des parcours «  sur mesure » de formation vers l’emploi, alliant un diagnostic des compétences numériques, la consolidation des savoirs-être, une orientation ciblée en lien avec l’évolution et les besoins des entreprises, et enfin un accompagnement visant un emploi à la clé.

 

Le Plan contribuera aussi à la modernisation des organismes de formation, et accélèrera leur transition numérique. Nous avons par exemple mis en place le programme 10 000 formations aux métiers du numérique pour donner l’opportunité à des jeunes et à des demandeurs d’emploi peu qualifiés de se former au numérique.

 

Mais nous avons aussi lancé un programme de formation sur les métiers « verts » qui se transforment. Et nous allons continuer. Tout est mis en œuvre pour que nos concitoyens acquièrent les compétences indispensables liées à la révolution numérique. Pour ne pas subir mais au contraire en faire une opportunité.

 

 

Pour les uns, l’intelligence artificielle et la robotisation vont faire disparaître l’emploi ; pour les autres, simplement le transformer. De quel côté penchez-vous ?

 

 Toutes les révolutions technologiques ont détruit, transformé et finalement créé plus d’emplois. Je suis convaincue que l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle combinées peuvent apporter un plus à nos sociétés, il faut donc développer les deux.

 

L’intelligence artificielle et la robotisation sont des avancées majeures en termes de recherche, d’emploi, d’organisation du travail, de transformation du travail, c’est certain.  La question centrale est l’ampleur et la vitesse de l’adaptation du monde du travail: pour réellement saisir cette transformation comme une opportunité, nous devons massivement adapter les compétences.

 


Quels sont les principes et les objectifs du programme 100 % inclusion ?

 

C’est une première de faire appel à l’innovation en matière d’inclusion dans l’emploi. Dans le cadre du PIC, le 100 % inclusion a pour ambition de développer des expérimentations, des parcours personnalisés, pour la formation des demandeurs d’emploi et des jeunes peu ou pas qualifiés, éloignés de l’emploi, résidant notamment dans les quartiers prioritaires de la ville, le milieu rural ou les outre-mer.

 

Cet appel à projets encourage de nouvelles alliances territoriales, entre organismes de formation, entreprises, associations et collectivités. Avec ce programme, nous voulons sortir des sentiers battus, soutenir des structures innovantes et développer des actions qui ont déjà fait leur preuve sur le terrain.

 

Dans les faits, des structures, publiques et privées, répondent à cet appel à projets, l’afflux de centaines de projets ces derniers jours témoignent de la vitalité de l’innovation sociale dans notre pays. , Un jury, dont le président est Eric Kayser, se réunira pour sélectionner les plus innovants, capables de remobiliser, orienter et accompagner les jeunes et les demandeurs d’emploi vers l’emploi durable.

 

 

Quid du projet de loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel ?

 

Le Projet de loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel constitue l’acte II de l’engagement présidentiel de rénovation de notre modèle social, c’est un projet majeur pour que la promesse républicaine d’émancipation devienne une réalité pour tous. Il s’articule autour de trois axes interdépendants et cohérents.

 

Le premier porte sur la création de nouveaux droits, concrets, adaptés à notre temps, capables de constituer une véritable protection professionnelle, simple et efficace. L’effectivité de ces droits pour le plus grand nombre nécessite de lever de nombreux verrous administratifs, réglementaires et financiers. C’est le 2ème axe de notre action.  Enfin, l’ambition des deux premiers axes ne saurait être pleinement satisfaite, si elle n’était guidée par l’impératif d’égalité des chances. C’est notre 3ème axe.

 

Le Projet de loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » va permettre notamment de choisir sa formation, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, actuellement les employés et les ouvriers des PME-TPE ont très peu accès à la formation et une minorité d’actifs choisit sa formation alors que c’est leur avenir professionnel qui est en jeu. Cela va permettre de rétablir l’égalité des chances pour que chacun soit libre choisir sa vie professionnelle et non de la subir.

 


Comment encourager les TPE et les PME à créer des emplois ?

 

La réforme du Code du travail va justement dans ce sens. Pour la première fois, une réforme donne la priorité aux TPE et PME, notamment parce que les ordonnances rendent la négociation simple et accessible à toutes les entreprises. Pour encourager les TPE et les PME à créer des emplois, il faut d’abord qu’elles soient plus libres, qu’il y ait plus de souplesses pour qu’elles puissent avoir de la flexibilité et ainsi saisir les opportunités de nouveaux marchés.

 

Les TPE bénéficient maintenant des mêmes capacités d’adaptation et de négociation que les grandes entreprises : rémunération, temps et organisation du travail. En outre, les accords de branche ont l’obligation de prendre en compte la réalité des TPE/PME. Tout ceci a pour but d’inciter les TPE et les PME à créer des emplois.

 


Pour la première fois depuis 10 ans, la France crée des emplois. Peut-on considérer que la France est de nouveau engagée dans un cercle vertueux ? 


La France a créé 288 000 emplois en 2017. Tout ceci montre que la dynamique de création d’emplois est solide. Concernant l’évolution du taux de chômage, on constate le début d’une décrue et c’est une nouvelle encourageante. De plus, le taux de chômage des jeunes a enfin commencé à baisser et le nombre de CDI a augmenté. Si le terme « cercle vertueux » me semble quelque peu excessif, le mouvement de relance du marché du travail se poursuit.

 


Quels rapports entretenez-vous avec les syndicats ?


Nous avons besoin des syndicats, leur rôle est majeur dans l’entreprise et notre société. Ils représentent les travailleurs, et le pays ne peut se passer de corps intermédiaires. Je les ai rencontrés chaque fois que nécessaire et je continuerai ainsi. C’est normal d’avoir des accords et des désaccords ; l’essentiel est de travailler ensemble. 

 


Existe-il un modèle idéal en Europe (Scandinavie ? Allemagne ?) Vers lequel il faudrait tendre ?


Il est naturel de regarder ce que font les voisins, de voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. C’est pour cela que je me suis rendue en Suisse et au Danemark avec les partenaires sociaux et des représentants des régions pour comprendre et s’inspirer de ce que ces pays font sur l’apprentissage et la formation professionnelle, nos voisins ont des modèles qui fonctionnent.

 

En Suisse, mais aussi en Allemagne ou au Danemark, le chômage des jeunes est beaucoup plus faible que chez nous ; Les entreprises sont au cœur du dispositif et sont d’autant plus légitimes et légitimées que les promotions internes se font au regard de la performance de chacun et pas seulement en  fonction de son diplôme initial. En d’autres termes, l’ascenseur social fonctionne vraiment.

 

Là-bas, personne ne pense que l’apprentissage est une voie de seconde zone mais au contraire celle de la passion et de l’excellence. C’est cette façon de penser et de faire que je souhaite mettre en œuvre pour la France. Notre objectif est bien d’inventer notre modèle de flexi-sécurité à la française.

 

 

Quel parallèle existe-t-il entre le monde politique et le monde professionnel ? Comment favoriser le dialogue entre ces deux univers ?

 

Je crois que ces deux mondes interagissent, ce ne sont pas deux univers indépendants qui vivent en vase clos. Au contraire, ils doivent échanger, dialoguer, apprendre l’un de l’autre. Je suis issue de la société civile et ai eu des expériences dans l’univers institutionnel– j’ai commencé ma carrière comme administratrice territoriale et j’ai dirigé une des premières missions locales pour l’insertion des jeunes, mais j’ai aussi été DGRH de grands groupes –, je connais bien ces « deux mondes ».


Aussi je dirais que l’important – dans le monde politique comme dans le monde professionnel – est de ne jamais être « hors-sol », de ne jamais perdre de vue les besoins des citoyens, des entreprises et des salariés, leurs inquiétudes, leurs attentes. C’est du terrain que naissent aussi la compréhension des priorités et des solutions, c’est pourquoi je sillonne la France en permanence.

 

 

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