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Les affaires de Monsieur Hulot

Ethan Lafargue

Figure de la protection de l’environnement depuis plusieurs décennies, l’ultra populaire ministre de la Transition écologique est un des symboles du début du quinquennat d’Emmanuel Macron. Mais derrière le militant écologiste et l’ancien animateur d'Ushuaïa se cache un homme d’affaires avisé dont les déclarations d’intérêts et la fortune ont donné quelques suées à l’Elysée…

Le contraste est saisissant. D’un côté, Nicolas Hulot, figure tutélaire et cathodique de la protection de la nature et de l’environnement depuis plus de 30 ans, devenu à 62 ans ministre de la Transition écologique et solidaire. De l’autre, un homme à tout faire qui s’est, au gré de juteux contrats, construit un petit pactole. Au milieu de ces plaques tectoniques, se trouve un homme qui « assume mal son rapport à l’argent », selon Bérangère Bonte, auteur d’une biographie de l’ex-animateur en 2010 (Sain Nicolas, Editions du Moment).

 

L’argent, c’est encore par ce biais que l’ex-envoyé spécial de François Hollande pour le climat a été épinglé cet été - les révélations estivales du Canard Enchaîné ont d’ailleurs bien failli lui coûter sa place au gouvernement. Mais Nicolas Hulot a laissé passer l’orage sans sourciller.

 

Ce qui est reproché au numéro trois du gouvernement n’est pas tant son sens des affaires que ses petits arrangements avec la transparence. En tête de liste figure sa société, Eole Conseil. Basée dans le 16ème arrondissement de Paris, l’entreprise fondée en 1990 (en même temps que la Fondation Ushuaïa) fut au cœur de la tourmente en raison de l’opacité qui l’entourait jusqu’à cet été - son existence ne fut révélée qu’en 2010 par la journaliste Bérangère Bonte.

 

Candidat à la primaire présidentielle écologiste de 2011, Hulot avait à l’époque publié les comptes afin d’éviter les soupçons. Depuis, l’écologiste de Saint-Lunaire (Ile-et-Vilaine) avait pris soin de jeter un voile pudique sur la comptabilité d’Eole Conseil en plaçant les comptes de 2014 et 2510 sous le régime de la confidentialité. Des comptes qui mettent au jour une petite entreprise extrêmement lucrative.

 

Depuis le début des années 2000, Eole Conseil réalise entre 480 000 et 715 000 euros de chiffre d’affaires par an. Hulot étant l’unique salarié de sa société et détenant 99 % des parts, il profite donc seul de ces généreux bénéfices.

 

34 000 euros mensuels en 2016 : plus qu’aucun autre ministre du gouvernement Philippe

 

La publication de sa déclaration d’intérêts sur le site de la Haute autorité pour la transparence de la vue publique est venue confirmer qu’Hulot possédait les émoluments parmi les plus élevés parmi les ministres du gouvernement (34 357 euros nets par mois en 2016).

 

L’ancien animateur a ainsi perçu 248 946 euros en 2016 (1,3 M€ en 5 ans) en tant que gérant d’Eole Conseil, mais aussi plus de 160 000 euros de droits d’auteurs (412 289 euros net au total). En 2014, sa rémunération a frôlé les 470 000 euros. Sur les cinq dernières années, Nicolas Hulot aura donc empoché plus de 370 000 euros net par an en moyenne.

 

La majeure partie de ses revenus proviennent des royalties touchées sur la vente de produits Ushuaïa (gels douche, shampooings…). A l’Elysée, ces chiffres ont eu du mal à passer. « Hulot est l'un des ministres les plus riches du gouvernement, a ainsi résumé l’un des prochains conseillers d’Emmanuel Macron. (...) Il y aura bien un pervers pour calculer combien d'ISF il va payer en moins grâce à la réforme (l’ISF a été transformé en impôt sur la fortune immobilière, Ndlr). »

 

En entrant au gouvernement, Nicolas Hulot a renoncé à une partie de ses émoluments, à l’image de plusieurs de ses collègues : la ministre des Transports Elisabeth Borne (elle touchait 27 000 euros mensuels en tant que PDG de la RATP) ou du ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer (21 000 euros en tant que directeur de l’Essec). Le 16 mai dernier, à la demande expresse de l’Elysée, Nicolas Hulot a démissionné de son poste de gérant de sa société et « transformé la SARL Eole en société par actions simplifiées », comme le rappelait Le Canard Enchaîné.

 

Si la casquette de gérant n’est plus vissée sur sa tête, le ministre de la Transition écologique conserve la casquette de propriétaire d’une entreprise assis sur un petit trésor de guerre (3 millions d’euros de fonds propres). A ce titre, il continuera de toucher les dividendes. Tout comme il percevra encore les droits d’auteurs correspondant aux ventes de ses livres.

 

Quid, en revanche, des éventuelles conférences rémunérées ? L’ancienne vedette de TF1 dément avoir jamais joué les conférenciers. « Je n’ai jamais donné de conférences rémunérées ni joué les consultants, a rétorqué Hulot au Palmipède. Toutes les recettes d’Eole proviennent des produits Ushuaïa et de droits d’auteurs sur des livres. »

 

Finalement, l’officialisation de ses revenus n’aura pas suffit à éteindre l’incendie. Au fond, qu’est-il reproché à l’ancien animateur d’Ushuaïa ? Les liens ténus qu’il entretient avec de grandes entreprises converties tardivement à la protection de l’environnement et suspectées de pouvoir influencer l’actuel ministre. Il y a d’une part la marque Ushuaïa, propriété de TF1 depuis son rachat en 1989 à un avocat d’Antibes.

 

Ce n’est qu’à partir de 1993 que la marque devient un vrai business avec le lancement des premiers produits dérivés par L’Oréal qui s’est offert la licence - d’autres entreprises suivront, comme l’opticien Atol. Si Nicolas Hulot ne fut pas partie prenante des négociations - c’est le fondateur de la Bioderma Jean-Nöel Thorel qui l’aurait incité, selon Challenges, à revendiquer ses droits -, il signe toutefois un contrat avec TF1 et accepte de recevoir des royalties sur les ventes des shampooings et autres gels douche.

 

« Je les ai acceptées sans jamais les négocier et sans jamais les solliciter », expliquera-t-il quelques années plus tard, arguant du fait que ces revenus lui ont offert une « disponibilité d’esprit pour (s)’engager dans (ses) combats ». Sauf que ces fameux produits Ushuaïa qui ont fait la richesse de l’ex-animateur ont été mis à l’index une première fois en 2005 par Greenpeace et plus récemment, en juillet 2016, par le magazine 60 Millions de consommateurs, lequel suspectait certains d’entre eux de contenir des perturbateurs endocriniens…

 

Fâcheux pour un ministre qui a voté en juillet dernier en faveur d’un projet de loi de la Commissions européenne approuvant une définition laxiste de ces mêmes perturbateurs endocriniens.

 

EDF, Vinci, Veolia, TF1, L’Oréal, généreux mécènes de sa fondation

 

Le second doute qui plane au-dessus de la tête de l’ancien candidat à la primaire écologiste concerne sa fondation (Fondation Nicolas Hulot). Rebaptisée « Fondation pour la Nature et l'Homme » en catastrophe cet été et désormais présidée par Audrey Pulvar, cette structure a l’habitude de recevoir des dons de grandes entreprises. Ces mécènes ont même fait preuve d’une certaine générosité au fil des années.

 

Si EDF ne donne plus « que » 100 000 euros par an à la fondation, la participation du géant de l’électricité s’élevait à 460 000 euros annuels en 2012. De son côté, Veolia débloque 200 000 euros par an depuis 6 ans. En charge notamment de la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, Vinci, un autre poids lourd de l’industrie, a signé un chèque de 30 000 euros en 2014 et 2015.

 

Selon Le Canard Enchaîné, TF1, L’Oréal, Bouygues Télécom et SNCF verseraient chaque année entre 30 000 et 250 000 euros à la fondation. Seulement, plusieurs de ces donateurs attentionnés qui siègent au conseil d’administration de la fondation (TF1, Veolia, API Restauration, Banque Postale, Saur…) interviennent sur des secteurs compris dans le champ de compétences du ministère dirigé par Nicolas Hulot. Le nucléaire, Notre-Dame-des-Landes, l’économie circulaire… autant de sujets sur lesquels le ministre Hulot devra rendre des arbitrages.

 

Cette situation n’a pas attendu l’entrée au gouvernement de l’écologiste pour alimenter les accusations de conflits d’intérêts. En 2010, l’offensive est venue de la Cour des comptes. Dans leur réquisitoire, les magistrats mettaient en doute l’implication de ces grands mécènes dans la prise en compte de la question environnementale.

 

« La question se pose, écrivaient-ils à l’époque, (…) des moyens que se donne vraiment [FNH] d’évaluer la réalisation de l’objectif qu’elle affiche volontiers à l’appui de ses partenariats financiers avec des entreprises, à savoir leur sensibilisation à la cause environnementale, via leur engagement dans les bonnes pratiques prônées par la fondation. »

 

A l’époque, la proportion importante de ressources du mécénat (près de 75 % en 2010) avait interpellé les magistrats de la rue Cambon. Un an plus tard, le « rapport d’information de la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire de l’Assemblée nationale » s’interrogeait lui aussi sur la neutralité du candidat vert : « quand Veolia et EDF financent Nicolas Hulot, que sait-on de leurs actions et que pensent les Français d’un tel mécénat d’entreprise ? »

 

Nicolas Hulot s’est défendu d’un quelconque interférence entre ses prises de position publiques et les intérêts de se fidèles mécènes. « Quand j'étais président de la Fondation, ma liberté de parole n'a jamais été mise en cause et n'était pas forcément copiée-collée avec les visions des entreprises concernées, a-t-il indiqué. (…) A fortiori maintenant que je n'ai plus rien à voir avec ça, je pense que ma liberté de parole et d'action ne va pas être entravée. »

 

Une villa de plusieurs millions d’euros dans une très chic station balnéaire bretonne

 

A ces liens financiers et juridiques avec ces grands groupes se greffent parfois des liens d’amitié. Ainsi, Nicolas Hulot côtoie l’actuel (Jean-Bernard Lévy) et ancien (Henri Proglio) présidents d’EDF, mais aussi les patrons de L’Oréal (Jean-Paul Agon) ou de Veolia (Antoine Frérot). L’ancien PDG de TF1 Patrick Le Lay fut le témoin du premier mariage de l’animateur. A Saint-Lunaire, à deux pas de Dinard, le ministre a ses habitudes dans une pizzeria de cette station balnéaire huppée de la Côte d’Emeraude où il réside.

 

Le numéro trois d’un gouvernement a l’habitude d’y retrouver des figures du capitalisme parisien comme Sébastien Bazin, PDG d'AccorHotels, ou encore Laurent Mignon, DG de Natixis. A Saint-Lunaire, l’ancien animateur possède une vaste villa de type Mansart fin XIXème située dans l’un des endroits les plus chics de la côte et estimée entre 2 et 3 millions d’euros. Egalement propriétaire d’une demeure en Corse (450m2 à Quenza) ainsi que d’un vieux moulin sur les berges de la Rance (Bretagne), Nicolas Hulot possède des refuges pour s’isoler de la fourmilière parisienne.

 

Depuis son arrivée au dans les locaux du ministère au 246 boulevard Saint-Germain (Paris 7ème), Nicolas Hulot n’a pas démérité. Avec en tête de liste un plan climat aux objectifs ambitieux (fin de l’essence et diesel en 2040, neutralité carbone en 2050…) et la promesse d’un financement à hauteur de 20 milliards d’euros pour accélérer la transition écologique.

 

Malgré une suractivité sur la scène politique et des contrefeux médiatiques, l’ancien militant écologiste n’a pas dissipé tous les doutes. Le contempteur des dérives du capitalisme qui invitait il y a encore quelques mois lors de son « appel des solidarités » à lutter « contre les inégalités, les fraudes, l’évasion fiscale, l’impunité des banques, des politiques ou des multinationales » demeure l’une des personnalités préférées des Français mais aussi l’une des plus impénétrables.

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