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Philosophie : le travail nous construit-il ?

Jennifer Chomsky, experte RH et Recrutement

Les philosophes modernes s’accordent quasiment tous à dire que le travail en tant que tel est positif pour l’homme. En quoi l’activité nous construit-elle fondamentalement ?

Nombreux sont ceux qui reconnaissent les bienfaits du travail, au sens large du terme. Il est d’ailleurs très difficile de rester inactif, à moins d’être malade ou d’avoir besoin de récupération. Chacun a déjà entendu une histoire sur telle ou telle personne qui a subi une dépression suite à la prise de sa retraite, sans qu’aucune explication ne puisse être mise en avant.

 

Ou ces personnes qui décèdent soudainement, comme si le corps soudain n’avait pas su s’accoutumer à ce changement de rythme. Heureusement, cela reste relativement rare, mais les bienfaits du travail, et plus largement de l’activité, sont aisés à prouver, à tel point que des aides ont été mises en place pour les personnes ayant des difficultés à assumer ces changements de vie.

 

 

Un rôle structurant

 

Si l’on évoque le travail dans son sens strict, c’est-à-dire l’emploi, il est vrai qu’il a subi de grandes modifications en moins d’un siècle. Nous sommes passés d’une organisation du travail caractérisée par le taylorisme à une approche différente. Le taylorisme se base sur une séparation des tâches entre celles qui relèvent de la conception et celles qui relèvent de l’exécution, et cela est toujours appliqué à ce jour. L’autre principe était que le salarié en général est principalement intéressé par le gain, ce qui a été très critiqué depuis le début, en particulier par les psychologues, sociologues et spécialistes des relations humaines.

 

 

Le système paternaliste

 

En même temps que le taylorisme, et même avant, le système paternaliste s’est développé. Il était déjà en avance sur son époque en ce qui concerne l’aspect social : il comblait les manques de la législation en fournissant une palette de services pour les employés, dans le but évidemment d’attirer et de garder la main d’œuvre, et en répondant la plupart du temps à une éthique de type religieux.

 

Le résultat était que la direction de ces grandes entreprises, souvent industrielles, gérait également l’offre de logement, les services médicaux,  un point de vente était généralement implanté au cœur des maisons des salariés disposant d’une offre alimentaire à bas prix, etc.

 

Le paternalisme a été très critiqué, même si l’on reconnaît aujourd’hui, que les salariés qui travaillaient dans ces structures étaient généralement mieux lotis que les autres, à cette époque. Car même si l’objectif restait essentiellement économique, l’entreprise n’ayant jamais été une association de type bénévole ou solidaire, les facilités offertes étaient quant à elles bien concrètes.

 

 

Lieu de socialisation

 

Le lieu de travail est un facteur de socialisation important, voire décisif. Il n’est pas le seul, la famille en premier lieu, la crèche, l’école, les associations, les clubs, la religion participent tous à construire un individu apte à vivre en société. Ces différents milieux sont ceux dans lesquels l’enfant, puis l’adulte passe par un apprentissage des normes, règles, valeurs afin d’adopter les attitudes et comportements adaptés pour la vie en groupe, étant entendu que chaque société dispose de codes différents. C’est dans le contact avec l’autre que l’image de soi se construit via ce que l’on nomme le « miroir social ».

 

Emile Durkheim, sociologue de la fin du XIXème siècle avait décrit le processus de socialisation en mettant en avant deux éléments :

- Une intégration qui permet à chacun de se sentir solidaire des autres ainsi que des objectifs communs en matière de société.

- Une régulation qu’il nomme « l’intériorisation de la contrainte » et qui correspond entre autres à l’environnement travail.

 

Le bureau, l’usine, le laboratoire, etc., permet à un individu de savoir à quelle catégorie il appartient, en termes de métier, ou de CSP, ce qui définit sa place à un moment donné dans l’économie. Il s’agit d’un processus mouvant, l’employé étant susceptible d’être promu, de se former et de modifier à la fois son image et son intégration professionnelle.

 

Dans chaque société dans laquelle il travaille, il apprend alors les valeurs qui sont en vigueur, et tisse des liens non seulement pendant le travail, mais aussi pendant les pauses, voire au-dehors. Enfin, par le salaire qu’il procure, le travail permet à l’individu de s’intégrer dans ce que l’on nomme la société de consommation.

 

Les valeurs culturelles de l’entreprise sont également importantes, et il arrive qu’intégrer une société signifie trouver un conjoint, des amis, disposer de facilités pour participer à des activités artistiques ou sportives.

 

 

Identité, culture & travail

 

Renaud Sainsaulieu a développé l’idée de la construction de l’identité via l’activité professionnelle, et son effet culturel. Pour développer sa pensée, l’auteur est allé jusqu’à se faire embaucher en tant qu’ouvrier en usine et a exposé ensuite les théories tirées de cette expérience. Pour lui, les lieux de travail sont des lieux d’apprentissage et de définition de soi, ils sont indispensables et l’entreprise est un acteur social dont les responsabilités sont immenses.

 

Le livre de Sainsaulieu, « L’Identité au travail », a été une véritable révolution dans les années 70, car la construction de l’identité était jusque là affaire personnelle, religieuse, sexuelle, etc., mais le travail n’était pas inclus dans le raisonnement. Il a révélé les effets culturels de la vie au travail et démontré notamment que l’entreprise n’est pas le simple aboutissement du parcours familial et scolaire, mais qu’elle est à son tour un « espace d’apprentissage culturel » privilégié.

 

 

Pour se familiariser avec sa pensée, il convient de saisir quatre notions :

- Le retrait : il concerne les populations défavorisées et les moins qualifiées (en 1970, l’auteur désigne les immigrés et les femmes, ce qui n’est pas si démodé) qui travaillent pour des raisons strictement financières. C’est le seul mode qui ne permette pas de se forger une identité réelle au sein du travail. Cela est à rapprocher d’une phrase de Karl Marx pour qui « le domaine de la liberté commence là où s’arrête le travail déterminé par la nécessité ».

 

- La fusion : la classe ouvrière s’identifie de façon fusionnelle, en construisant une identité de groupe, un groupe engagé dans la défense en cas de conflit social. Ce dernier est d’ailleurs essentiel pour un individu afin d’affirmer ce qu’il est.

 

- L’affinité : les salariés qui sont sur une courbe ascendante choisissent de construire des relations par affinités, construisant ainsi des réseaux de relations hiérarchiques choisies permettant d’accompagner les promotions attendues.

 

- La négociation : elle concerne les ouvriers qualifiés, les techniciens, les cadres qui sont sur la voie de la réalisation de soi par le travail. L’expert dispose d’une identité particulièrement forte de par les compétences dont il dispose et qui lui permette de se confronter aux autres sans problème majeur.

 

On voit ainsi que l’auteur met la construction de l’identité au sein du monde du travail car il permet à la fois de se positionner par rapport à l’autre, mais aussi par rapport à lui-même.

 

Le modèle de Sansaulieu a été adapté en fonction des évolutions qui ont eu lieu depuis les années 2000 avec l’apparition de nouvelles identités, comme celle dénommée « du Service Public » et celle de « l’entrepreneur ». Autant dire que sa pensée ne constitue plus une révolution aujourd’hui, car elle est totalement intégrée dans les schémas sociologiques portant sur le travail, l’entreprise et l’individu.

 

 

L’intégration par le travail

 

L’intégration par le travail est sans aucun doute encore plus importante aujourd’hui qu’hier, car elle permet d’acquérir un savoir qu’il est très difficile de trouver en dehors de ce schéma. En revanche, l’expérience de l’entreprise se termine aujourd’hui plus souvent qu’hier en expérience entrepreneuriale plutôt qu’en progression hiérarchique classique, permettant de se construire à nouveau une nouvelle identité. Par l’entreprise, l’individu a en effet accès à des possibilités nombreuses qui vont l’aider construire une nouvelle identité, mais aussi parfois la faire évoluer à diverses reprises au fil du temps.

 

Peu importe la fonction, l’activité professionnelle permet d’acquérir un statut donné, lié à une reconnaissance sociale et cette expérience est à la naissance d’une attitude, et de pensées, d’opinions consécutives à cet état de fait. Le travail est facteur d’expérience, et modèle un style de comportement et d’idées sur le monde. Un technicien, un commercial ou un ouvrier auront ainsi des façons différentes d’appréhender leur environnement. Cela conditionne également un vocabulaire, et une reconnaissance de l’identité de la part d’autrui.

 

Attention cependant, en dépit de l’internationalisation du monde contemporain, l’écosystème du travail reste très national en matière d’identité sociale. Un ingénieur, un médecin, un ouvrier qualifié ne bénéficient pas du même statut dans les différents pays d’Europe, et si le rôle d’intégration sociale reste valable, les résultats en termes d’identité sont différents.

 

 

Bien avant l’âge adulte

 

L’enfant et l’adolescent sont préparés à entrer dans le circuit de l’intégration professionnelle, c’est l’une des grandes raisons pour lesquelles on leur fait suivre des études qui doivent garantir un niveau minimal afin de pouvoir trouver un emploi. Jules Ferry, en rendant l’école gratuite et obligatoire, ainsi que laïque voulait effectivement permettre à tous les élèves, quel que soit leur milieu, d’acquérir des règles de vie collective communes ainsi qu’un savoir minimum permettant de s’insérer dans le tissu social.

 

Or, on voit bien que si cela continue grosso modo à fonctionner, des signes apparaissent tels que les incivilités vis-à-vis du corps professoral. De mêle, les résultats sont fréquemment fonction des écoles que l’on est amené à fréquenter. Pourtant, plus le niveau scolaire progresse, plus l’intégration dans le monde du travail s’effectue, les statistiques le prouvent. Le principe reste donc valable, mais le fonctionnement se grippe.

 

 

Le travail au XXIème siècle

 

Le travail reste toujours à notre époque un facteur d’intégration puissant, même si de nouvelles questions sont soulevées. Lorsqu’un acteur sort du champ du travail, il cherche à le réintégrer : les jeunes cherchent à trouver un emploi, tout comme quasiment tous les chômeurs.

 

Le travail en tant qu’intégrateur a été à son apogée pendant la période des trente glorieuses, où la croissance permettait l’embauche en contrats à durée indéterminée, la possibilité de changer d’emploi facilement pour en retrouver un autre, la perspective d’un épanouissement grâce aux formations accordées, à un statut social amélioré, sans oublier des revenus indexés sur l’inflation de l’époque. Mais cette période est terminée, d’autant que nous sommes à présent entrés dans une économie tertiaire, de moins en moins industrielle.

 

De nombreux ouvrages sont parus ces dernières années pour dénoncer le fait que le travail n’était plus le facteur d’intégration sociale le plus important pour les adultes. Avec l’informatisation, la possibilité de travailler chez soi, le ralentissement de la croissance, le travail perd ainsi non seulement de son attrait, mais aussi de son importance.

 

En réalité, d’autres phénomènes influencent également la perte de repères, et en premier lieu la famille, dont le modèle a été totalement modifié en trente ans. Si pendant des années, un modèle parental assez immuable a rempli son rôle en tant qu’exemple, cela a bien changé, les situations se différentiant très fortement d’un foyer à l’autre, ce qui selon certains, aurait pour corollaire d’avoir affaibli le rôle intégrateur de la famille.

 

 

Une société en constante mutation

 

Cette évolution correspond également à la montée de l’individualisme et à un niveau d’exigences plus élevé en matière de bien-être, un phénomène que l’on retrouve dans les couples, mais aussi dans la société en général, y compris dans le monde du travail. Ainsi, le taux de syndicalisation baisse constamment, tout comme le taux d’abstention lors des élections, et l’implication est parfois en berne.

 

Il est clair que l’on se situe dans un monde en mutation, qui ne nie cependant la valeur travail, ni son rôle en tant qu’intégrateur social, mais cherche de nouveaux modèles, permettant notamment de prendre en compte l’aspect professionnel, mais aussi l’aspect privé et la satisfaction des aspirations individuelles.

 

Finalement, peut-être suffit-il de suivre le conseil de Confucius « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie ». Bien qu’aujourd’hui, le travail est un élément parmi d’autres, il peut être un simple gagne-pain à condition que l’homme puisse trouver son épanouissement ailleurs. Et à condition que l’identité de l’individu soit déjà bien construite au préalable.

 

Le travail n’est pas remis en cause aujourd’hui, car ceux qui rejettent le système traditionnel du salariat ou ne peuvent l’intégrer, travaillent souvent plus que les autres, De même, ils savent qu’intégrer une entreprise reste le moyen idéal pour aider un individu inexpérimenté à se positionner et à faire des choix éclairés pour son futur. Car il faut une personnalité bien affirmée pour être à même de poursuivre sa progression dans la solitude : il est en effet plus aisé d’y parvenir dans un système collectif.

 

 

POUR ALLER PLUS LOIN

« Exister au travail » de Guy Jobert, Ed. Eres

« L’identité au travail » de Renaud Sainsaulieu, Ed. Presses de Sciences Po (PFNSP)

« La sociologie des organisation, initiation théorique suivie de douze cas pratiques » de Philippe Nernoux, Ed. Poche

 

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