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Santé : un médecin dénonce les laboratoires pharmaceutiques

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Médecin à Paris depuis 1980, le Dr Sauveur Boukris enseigne à la Faculté de Bichat et de Lariboisière et intervient régulièrement dans les médias sur les questions de santé. Président du collectif « Médecins, malades, même combat ». Il dénonce une médecine "de plus en plus marketing" et les laboratoires pharmaceutiques qui "inventent des maladies".

L'industrie pharmaceutique évolue-t-elle en toute impunité ?

Dr Sauveur Boukris : Dire qu’elle évolue en toute impunité est un peu sévère. L’affaire la plus fracassante est celle du Mediator mais d’autres l’ont précédée. L’industrie pharmaceutique sait prendre ses risques.  Dans mon ouvrage Ces médicaments qui nous rendent malades, je narre trois histoires sur l’Acomplia, le Zyprexa et le médicament Vioxx. Les laboratoires savaient l’existence d’effets secondaires, dont certains pouvaient être graves, mais  ils ont misé  sur le  fait qu’il faudrait un certain laps de temps pour que l’on s’en rende compte  et que l’on retire les  autorisations de mise sur le marché.

 

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Pendant cette période, les ventes continuaient… Il s’agissait donc de gagner du temps et de l’argent. C’est la course vers le chiffre d’affaires et la conquête de parts  de marché. De ce fait, la férocité des batailles dans l’industrie pharmaceutique est croissante et l’on utilise toutes armes possibles.

Quels sont les mécanismes d’influence de l’industrie pharmaceutique sur le monde médical, les instances sanitaires etc… ?

Dr Sauveur Boukris : Depuis une trentaine d’années, l’industrie pharmaceutique est devenue une industrie très puissante, peut-être beaucoup plus puissante que l’industrie financière et automobile… Les laboratoires ont un pouvoir d’influence considérable car ils sont un facteur d’emplois et de développement régional industriel. De ce fait, dès qu’un médicament risque d’être retiré du marché, ils brandissent la menace des licenciements et bien souvent, les pouvoir publics temporisent ou font marche arrière. Les laboratoires agissent également dans les ministères à travers les commissions de transparence et les commissions d’attribution du prix des médicaments. 

 

Vis-à-vis des leaders d’opinion qui ont une renommée et une expertise, c’est parfois beaucoup plus subtile. Ces personnalités ont souvent une double casquette, ils sont à la fois clinicien et membre d’une commission ou membre des autorités sanitaires. Il y donc forcément conflit d’intérêts et les jeux d’influences sont multiples. Il faut que cela change en France et choisir son camp, on ne peut pas à la fois être juge et partie.

 

Les leaders d’opinion  influencent aussi les médecins par leur communication médicale et leurs interventions dans des réunions de  formation continue. Cette industrie est omniprésente dans tout le paysage et d’une puissance phénoménale. 

Par ailleurs, la formation continue passe pour majorité par l’industrie pharmaceutique à travers des congrès et des journées de formation organisées par les laboratoires. Ces réunions sont autant des réunions  d’information médicale que de promotion de produits. Les médecins  généralistes ou spécialistes qui sont les prescripteurs de médicaments sont influencés par les leaders d’opinion et « les mandarins » qui sont eux-mêmes rémunérés par les laboratoires. Les médecins praticiens ont le culte de la personnalité et de la parole sacrée du Chef de service.  Il existe une grande machine scientifico-marketing bien ficelée qui convainc si l’on ne prend pas de distanciation critique. On inonde l’esprit médical.

 

Depuis 2002 et l’affaire du Vioxx où j’avoue m’être fourvoyé, je suis moi-même sorti de cette naïveté candide et j’invite tous les médecins à développer un esprit critique sur le discours médical, à regarder ce qui se fait ailleurs et à lire des journaux un peu différents. A partir de 1975, du fait de la mondialisation, il y a eu un phénomène de fusion de manière à ce que l’industrie soit de plus en plus puissante, et désormais, des hommes d’affaires et des financiers se retrouvent à la gouvernance de cette industrie.

 

Aujourd’hui, certains anciens patrons de sociétés de distribution sont à la tête de l’industrie pharmaceutique. Les mentalités ont changé, le médicament n’est plus considéré comme un produit sociétal ayant une utilité pour la société, il est désormais un produit comme un autre, centre de profits et pour lequel on utilise les méthodes de marketing classiques.

 

Quels sont les mesures requises pour repenser la chaîne du médicament et assainir la situation ?

 

Dr Sauveur Boukris : Nous  avons besoin de cette industrie car elle crée et fabrique des molécules pour vaincre les maladies mais elle doit rester à sa place, et il doit exister un contre-pouvoir à travers l’université. La presse médicale elle-même dépend à 90% de l’industrie car elle financée par les publicités des laboratoires. 

 

Il faut également que les médecins revendiquent leur droit à la liberté de penser et de prescrire. Bien que ces pratiques aient bien diminué, les médecins se sont faits bernés. On leur offrait des voyages, des cadeaux mais il ne faut pas être dupe, il existait un retour sur investissement très rapide pour les laboratoires. Sans le savoir, le médecin généraliste est manipulé et instrumentalisé.

 

J’ai moi-même été manipulé, je l’avoue, mais depuis une quinzaine d’années, j’ai fait ma révolution intellectuelle et j’ai donc à présent un regard beaucoup plus critique et lucide. La plupart des médecins sont conformistes, il existe peu de médecins rebelles. Malgré moi, je suis devenu rebelle car j’estime devoir défendre l’intérêt de mes patients. Je souhaite savoir si la molécule n’aura pas d’effets indésirables sur mon patient et bien souvent, l’industrie a tendance à minimiser  les effets indésirables et cache des effets secondaires.

Dans mon ouvrage La fabrique de malades, je dénonce une médecine qui est de plus en plus une médecine marketing où l’on utilise toutes les méthodes de marketing modernes pour influencer le médecin.

 

Le Professeur Even explique que l'industrie “crée de la peur et de l'espoir en fabriquant des maladies”, qu'en est-il ?

 

Dr Sauveur Boukris : Il est vrai que l’on fabrique des maladies. Le raisonnement est toujours identique. On part d’une statistique grâce à laquelle on médicalise un symptôme en lui donnant un nom médical et on prend des professeurs qui vont argumenter et indiquer qu’il s’agit d’un problème de santé publique etc… L’arrière-pensée de cette mécanique étant qu’il y a un médicament  qui répond au problème. On invente des maladies et on fabrique des malades en diminuant des seuils car on a les solutions thérapeutiques à ces pseudos maladies. On en est là car il n’y a plus d’innovation, on dispose d’outils pour beaucoup de maladies et il faut donc trouver de nouveaux bien portants que l’on rend malades.

 

Les laboratoires pharmaceutiques se servent d’études réalisées par des médecins et abondent dans leur sens en finançant la recherche. Ils se servent de ces données épidémiologiques pour les appliquer aux patients que les généralistes reçoivent. On se sert du collectif pour faire du personnel.

 

Dans la vraie vie, un malade ne se résume pas à une statistique, un malade doit être considéré dans son individualité. Le rôle du médecin est de « faire du sur mesure » et non de la prescription de masse systématique sans réfléchir. C’est ce que je nomme le complexe médico-industriel ou le tandem scientifico-industriel.

 

Les intérêts de l’industrie consistent souvent à faire du profit  et  à gagner des parts de marché. L’objectif d’un médecin est d’être au service de ses patients et de les soulager. L’éthique n’est donc pas toujours la même. Nous devons travailler ensemble sans pour autant qu’il ait un mélange des genres, il y a trop de porosité entre les deux.   

 

Pourra-t-on réguler l’industrie pharmaceutique ?

 

Dr Sauveur Boukris : C’est très difficile et cela se joue au niveau mondial. Au niveau national, les laboratoires exercent des pressions et ont des lobbies très forts dans chaque région de France. Il est inconcevable d’être à la fois juge et partie. Si nous parvenons à créer cette distinction, nous aurons déjà fait un gros progrès.

 

Au niveau des pouvoirs publics, il faudrait peut-être donner plus de pouvoir économique aux universités pour faire de la formation médicale qui soit complètement indépendante.

 

C’est tout un système qui a commencé il y a plusieurs décennies, et pour s’en défaire, il faut à présent beaucoup de courage  politique car l’industrie pharmaceutique est très puissante et les ramifications sont énormes (source d’emplois, de bénéfices).

 

Comment imaginez-vous l’évolution de l’industrie pharmaceutique ?  

 

Dr Sauveur Boukris : L’industrie pharmaceutique doit faire son autocritique et changer leur système de valeurs. Le médicament doit rester un produit noble et il faut rétablir la confiance auprès du grand public et des médecins.  Aujourd’hui, l’industrie pharmaceutique dépense deux fois plus d’argent en marketing  qu’en R&D.

 

Cette situation n’est pas tenable. Il existe beaucoup de domaines médicaux où le praticien est démuni (maladies neurologiques, maladies musculaires etc…). A force de développer le principe de précaution, on ne fait plus rien car on a peur de faire mal et cela paralyse l’action. Or, l’esprit d’’innovation et l’action d’entreprendre ont permis des progrès médicaux.

Le Dr Sauveur Boukris collabore à plusieurs revues médicales et est l’auteur d’ouvrages engagés dont Ces médicaments qui nous rendent malades et La fabrique des malades (Éditions du Cherche-Midi).

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