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Vers une déclaration indépendance numérique de l'Europe face aux Gafa ?

Thibaut Veysset

La mainmise des géants de la Silicon Valley (et bientôt des BATX chinois ?) sur le Web a transformé l’Europe en une colonie sous contrôle américain. Mais face à cette « siliconisation » du monde, le Vieux continent est entré en rébellion pour recouvrer sa souveraineté. Est-il déjà trop tard ?

« Le Web a été conçu pour augmenter la diversité des échanges, mais il a été rattrapé il y a une dizaine d’années par le capitalisme des plates-formes californiennes (Google, Facebook, Twitter…) qui transforment l’Europe en tiers-monde. L’Europe est la grande perdante de la disruption. »

 

Le philosophe Bernard Stiegler n'est pas le seul à faire du Vieux continent la victime numéro un de la « silicolonisation du monde », selon l’expression d’un autre philosophe, Eric Sadin. Pour le transhumaniste et médecin français Laurent Alexandre, l’Europe est déjà une « colonie américaine ».

 

Aujourd’hui, les principales solutions utilisées à travers le monde sont américaines : moteur de recherche (Google, Bing), e-commerce (Amazon), réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Snapchat, LinkedIn…), système d'exploitation (Windows, Mac OS), constructeurs (Apple, HP, Dell...), magasins d’applications (AppStore d'Apple, PlayStore de Google), cloud (Amazon, Google, IBM, Microsoft…), systèmes de paiement (PayPal, Stripe)...

 

Et ces services occupant des positions ultra dominantes, la concurrence se trouve reléguée au fond de la classe. Aux Etats-Unis, la part de marché de Google avoisine les 60 % (devant Bing et Yahoo), son système Android est installé sur un milliard de terminaux et représente 48 % du marché en France, tandis que Gmail a dépassé le milliard d’utilisateurs…

 

Fondée en 2004, l’autre géant californien Facebook a dépassé la barre symbolique des 2 milliards d’utilisateurs actifs. Quant à Amazon, sa domination sur le commerce en ligne est sans partage.

 


« Facebook est une société de surveillance maquillée en réseau social »

 

Cette situation permet à ces multinationales aux valorisations pharaoniques – Apple (890 Md$) Google (760 Md$), Amazon (770 Md$), Facebook (500 Md$) – d'imposer leur technologie, leur gouvernance, leur modèle économique et par là même leur vision du monde. Opposition farouche à toute réglementation, privatisation de pans entiers de l’économie (santé, transport, sécurité...), exploitation des données personnelles utilisateurs à travers les plateformes : les Gafa ont imposé un modèle dont le système de valeurs s’oppose frontalement à la culture européenne.

 

La monétisation des données personnelles est un des sujets de discorde entre Bruxelles et la Silicon Valley. Selon Thomas Fauré, fondateur de Whaller, Facebook possèderait « des données sur 40 % de la population européenne ». Le dernier scandale en date –  une entreprise britannique proche de Donald Trump est accusée d’avoir « aspiré » sur Facebook les données de dizaines de millions d’utilisateurs – a mis à nu les méthodes du réseau social. « On peut se demander si ce qui est présenté comme une vulnérabilité de Facebook ne relève pas plutôt de l’intention de ce réseau tentaculaire », glisse Thomas Fauré. Pour Edward Snowden, Facebook est « une société de surveillance maquillée en réseau social ».

 

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Face à cette prédation, l’Union européenne a dégainé le RGPD (règlement général sur la protection des données), qui s’appliquera aux établissements publics et privés en mai prochain. Largement inspiré de la loi Informatique et libertés promulguée en 1978 en France, dont il reprend les grands principes, ce règlement est censé mettre de l’ordre dans l’exploitation des données.

 

 

Amendes et taxe : l’UE sonne-t-elle la fin du bal ?

 

Face aux géants du numérique, la réponse des Européens a tardé. Plus de 20 ans après avoir donné naissance au Web, l'Europe s'est enfin décidée à demander des comptes aux géants de la Silicon Valley. Pour beaucoup, c'est un premier pas insuffisant mais nécessaire pour poser les jalons d'une future souveraineté numérique européenne.

 

La lutte contre les situations monopolistiques est l'un des angles d'attaque de l'Union européenne. Par le biais de sa commissaire européenne à la Concurrence, Margrethe Vestager, Bruxelles inflige des amendes record aux Gafa. Argument de Bruxelles : l'inégalité fiscale entre les acteurs américains et européens, qui débouche sur une concurrence déloyale.

Plusieurs enquêtes ont démontré l’ingéniosité sans limite d’Apple, Amazon, Facebook et les autres pour échapper à l'impôt. Google a écopé d'une amende de 2,42 milliards d’euros (après 7 ans de procédure !). Apple a reçu un redressement fiscal de 13 milliards d'euros… Et ce n’est que le début.

 

Autre piste : le projet de « taxe numérique » portant sur les revenus des entreprises du numérique, dont le chiffre d’affaires annuel excède 750 M€, a pour objectif de renforcer l’arsenal fiscal à disposition des Européens – Facebook, Google, Airbnb, Uber ou Booking seraient concernées au premier chef. Reste à savoir l'impact réel de ces décisions éminemment politiques dans un contexte d'affaiblissement des autorités de régulation, de toute-puissance des multinationales du numérique et de conflit commercial et douanier avec les Etats-Unis.

 


Le Web, une invention européenne qu’Al Gore a importé en Californie

 

S’il est devenu le nouveau théâtre de la guerre commerciale globale, à l'origine, le Web était pourtant un projet où liberté rimait avec technologie et où il n'était question ni d'argent ni de pouvoir : il fut conçu comme un lieu d’échanges entre scientifiques.

 

A la fin des années 80, deux chercheurs en informatique, grâce à des fonds publics européens, le Britannique Tim Berners-Lee et le Belge Robert Cailliau, mettent au point un nouveau « système de gestion de l’information » révolutionnaire : le World Wide Web. En 1992, les deux ingénieurs rattachés au Centre européen de recherche nucléaire (CERN), basé près de Genève (Suisse), versent les droits d’auteur de leur invention dans le domaine public.

 

Si l’armée américaine a mis en place un réseau d’ordinateurs qui deviendra l’Internet (ou Arpanet), c'est bien sur le Vieux continent qu'est né le Web – avec l’invention des adresses Web (URL) et du langage hypertexte (HTML). Mais cette technologie révolutionnaire n'intéresse guère les Européens, bien trop occupés à gérer l'après Maastricht. De l'autre côté de l'Atlantique, un certain Al Gore, alors vice-président des États-Unis (1993-2001), perçoit tout de suite le caractère révolutionnaire du Web. Dès 1993, il décide de favoriser son développement en réglant la question du financement.

 

Pour aller plus vite, les Etats-Unis font de la Californie, et de la Silicon Valley en particulier, un paradis fiscal : toutes les créations d’entreprises dans le domaine du numérique sont exonérées de taxes. C’est depuis cette pouponnière fertile qu’Amazon (1994), Google (1998), Apple (1976 puis 2001) et Facebook (2004) sortent de terre.

 

Une terre pleine d'universités prestigieuses (Stanford, Berkeley) mais où l’impôt est aussi rare que l’eau dans le désert de Gobi. Devenues omnipotentes, ces multinationales américaines ont anéanti toute concurrence, emprisonnant le Web dans un cocon virtuel où les monopoles semblent être la règle d’or. « L'Internet ouvert a été le meilleur terreau possible pour les monopoles, analyse Thomas Fauré. Il faut casser les monopoles et redonner sa place à l'innovation. »

 


Le rôle crucial des utilisateurs


Après des années de flottement, l’écosystème français commence à donner naissance à des projets d’ambition sinon mondiale, du moins européenne, qui osent affronter les Gafa sur leur terrain. Pionnier en la matière, le moteur de recherche Qwant a été lancé il y a 5 ans par Éric Léandri.

 

Sa particularité ? Il ne collecte pas les données personnelles de ses utilisateurs, contrairement à Google. Eric Leandri revendique 58 millions d'utilisateurs uniques par mois et 4 % des recherches en France. C’est encore loin des 88 % de parts de marché de Google dans l’Hexagone, mais les utilisateurs choisissant d’abandonner Google pour des solutions alternatives sont de plus en plus nombreux.

 

« Il y a un frein psychologique, presque une addiction, juge Clément Le Bras, président de Lilo, un autre moteur de recherche qui finance des projets sociaux et environnementaux. Quand les gens testent un autre moteur de recherches que Google, ils sont perdus. Cela fait 15 ans maintenant que des gens voient tous les jours la marque Google. »

 

Dans le secteur du streaming musical, si Deezer est toujours indétrônable dans l’Hexagone (40 % de parts de marché), Spotify (50 millions d’utilisateurs) et Apple Music (20 millions) surclassent la plateforme française (7 millions).

 

« Il faut pousser à l'utilisation de plateformes françaises pour construire une souveraineté numérique », juge Thomas Fauré. Réunissant plus de 30 services libres alternatifs aux Gafa, l’initiative intitulée « Degooglisons Internet », portée par l’association Framasoft, s’est propagée de façon virale depuis 3 ans. Une prise de conscience est-elle en train de s’opérer chez ceux qui détiennent la clé, à savoir les utilisateurs ? Peut-être mais l’emprise des Gafa et de leurs mécanismes d’addiction est encore loin d’être écartée. Il en va pourtant de l’avenir de l’Europe et de sa souveraineté.

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